Publié dans Des mots et des bulles

Journal de bulles #3

serveimageSix mois ! Six mois sans alimenter cette rubrique qui, pourtant, me tient à coeur. Enfin, la voici de retour et, grosso modo, pour couper court, voici ce que j’ai lu non pas ces vingt-quatre dernières semaines mais plutôt ces derniers jours afin de donner, à votre tour, de quoi lire les prochains jours.

Fantasio se marie (Benoît Feroumont, Dupuis, 10 juin 2016)

fantasio_couvDécidément, les albums de Spirou et Fantasio se suivent et ne se ressemblent pas. Autour d’un postulat dont on sait d’avance qu’il ne sera pas respecté (par essence ni Spirou ni Fantasio ne peuvent se caser sous peine d’arrêter définitivement la série), cet album qui entend ancrer les deux héros dans un contexte plus moderne (Fantasio est, par exemple, complètement suspendu à son smartphone) coupe net l’élan retrouvé des récentes aventures, celles qui revenaient aux sources du personnage où le jeune groom évoluait à l’époque de l’entre-deux guerres. Autour d’une intrigue mollassonne, Feroumont voudrait dépoussiérer nos héros en prouvant qu’ils sont fait pour l’aventure (ah bon ?) et en mettant leurs a priori sexistes au ban. Comprendre par là que la totalité des personnages féminins -même les secondaires- remballent les deux hommes en permamence. Cela pourrait être drôle, cela ne l’est pas. Cela pourrait être une dynamique de comédie, cela ne fonctionne pas. Le plus triste étant que, plutôt que de lui rendre hommage, le duo d’aventuriers en devient totalement ringardisé. Franchement dispensable…

Harrow County – tome 1 (Cullen Bunn/Tyler Crook, Glénat BD, 15 juin 2016)

harrow-countyCullen Bunn est décidément un scénariste fourmillant, passionnant, ne serait-ce que parce qu’il dompte à merveille un imaginaire fantastique et ésotérique parfois rebutant, ou effrayant, pour asseoir un récit à portée d’homme. Ou, en l’occurrence, de jeune fille. L’auteur génial de la saga The Sixth Gun (dont la conclusion, très attendue par votre bienfaiteur, est prévue pour le début du mois de novembre) remonte une fois de plus le fil du temps pour planter le décor de cette nouvelle série dans l’Amérique rurale du XIXème. Une Amérique forcément sombre, reculée, qui ne connait que la terre labourée comme unique frontière de raison, capable de croire que les sorcières existent et qu’elles demeurent le Mal absolu. On suit donc les mésaventures de la jeune Emmy, forcée de quitter le foyer familial pour trouver refuge dans les bois, peu après l’apparition de pouvoirs surnaturels qui commencent à devenir beaucoup trop dangereux aux yeux de la communauté. Elle y croisera fantômes, zombies, créatures nocturnes et, surtout, sa destinée vers une probable monstruosité. Non seulement c’est à couper le souffle au niveau artistique mais la plus grande réussite de ce premier volet est d’avoir su utiliser l’adolescence, cette période ingrate et pénible, pour y raconter la lutte des démons intérieurs qui la traverse.

Homicide – Une année dans les rues de Baltimore, tome 1 (Philippe Squarzoni, Delcourt, 25 mai 2016)

HOMICIDE 01 - C1C4.inddDéjà adapté pour la télévision entre 1993 et 1999, au travers d’une série aussi brillante que méconnue, Homicide: Life on the street fait partie avec Baltimore de l’oeuvre littéraire qui pose radicalement les fondations du futur travail de David Simon, son auteur, pour le petit écran. On savait, donc, que son livre possédait en lui des aptitudes cinématographiques susceptibles de se prêter à l’adaptation en bande dessinée. Prévue sur un total de cinq volumes, cette dernière est non seulement l’objet d’un travail exemplaire mais elle est doublée d’une rigueur pertinente à chaque page. Avec un sens aigu du cadre et un découpage parfaitement ciselé, Philippe Squarzoni raconte ce qui fait battre le coeur du roman (et de la série): une colère sourde, saine mais froidement assénée envers une bureaucratie toujours plus abrupte. Le poids d’une routine sisyphesque que ces flics se se collent aux basques chaque jour est perceptible, effarante, et déjà vieille d’un contexte de trois décennies. Dans une ville où le taux de criminalité est plus haut, impossible de passer au travers de cette belle -quoique fataliste, paradoxalement- volonté farouche de remettre en cause la responsabilité d’un système assujetti à l’économie et en complète déconnexion de la réalité du terrain. Une totale réussite.

L’homme qui tua Lucky Luke (Matthieu Bonhomme, Dargaud, 1er avril 2016)

lhomme-qui-tua-lucky-lukeAlors que le cowboy le plus célèbre de la BD francophone (après Blueberry tout de même, n’abusons pas) s’apprête à souffler ses 70 bougies – et qu’un nouvel album signé de la main de Jul s’apprête à conquérir les étals en vue de Noel- Matthieu Bonhomme rend hommage au personnage qui tire plus vite que son ombre avec une histoire qui s’inspire, dans les grandes lignes, du classique L’homme qui tua Liberty Valance de John Ford. Autour d’une belle idée (la mort/fin d’une légende), Bonhomme construit son récit sous la forme d’une enquête elle-même conçue sur un grand flashback. Avec juste ce qu’il faut de tonalité rétro, l’auteur/dessinateur retrouve l’esprit du trait de Morris et des premières heures de Lucky Luke sans tomber dans la nostalgie ou l’exercice de style. Si l’ambiance et le rythme du récit sont agréables, la conclusion de l’histoire est fatalement décevante; Dargaud (fausse spoiler alerte) ne pouvant pas, même symboliquement, tuer une poule aux yeux d’or telle que le lonesome cowboy. Blueberry peut donc dormir tranquille…