Publié dans Buena Vista Serial Club

Baron Noir – La dynamique de l’étau

Baron Noir
(c) Canal +

La politique est un terrain mouvant. Établir des pronostiques sur au-delà d’une semaine tient du surréalisme puisque tout peut basculer d’un instant à l’autre. Rien n’est jamais acquis, surtout pas dans un milieu qui ne fonctionne que dans la projection. Souvenez-vous, il n’y a pas si longtemps, la majorité des médias misait prématurément sur la victoire de Dominique Strauss-Kahn sur la présidentielle de 2012 avant que ce dernier ne se prenne en pleine poire tout le scandale de l’affaire Sofitel. Résultat: une carrière brisée en public en l’espace de vingt-quatre heures où tout le monde y est allé de son petit avis, chacun pariant sur l’effondrement du camp socialiste. Et pourtant, cela n’empêcha pas François Hollande d’être élu. Le reste, c’est déjà de l’Histoire. Qu’importe donc l’instant présent puisque la politique ne supporte pas l’immobilisme. Ce qui est vrai hier ne l’est plus le lendemain. Douter, c’est faire du surplace. Faire du surplace, c’est prendre le risque de la faiblesse devant l’opinion ou, pire, celui de se faire destituer par un concurrent, fut-il de votre propre camp.

Baron Noir s’empare de cette instabilité permanente afin d’en constituer le socle principal de sa narration. D’un environnement où la dramaturgie est reine (faux semblants, corruptions, trahisons, magouilles et grosses manœuvres), loin de tous les mauvais coups grossiers propres à une série comme House of Cards (avec laquelle elle a paradoxalement été comparée), elle parvient avec justesse à (re)créer un univers familier à la fois crédible et efficace. Crédible parce qu’elle ne cherche jamais à coller à l’actualité (ce qui la desservirait plus qu’autre chose finalement), elle s’aventure davantage sur le terrain de la plausibilité à partir d’un postulat narratif très simple: la victoire d’une élection présidentielle et ses retombées. Efficace parce qu’elle ne cherche ni la satire ni la caricature. En effet, comme le formule très bien mon camarade Thomas du Golb, Baron Noir « n’a pas peur de faire de la fiction là où d’autres auraient fait du pamphlet, ni du réalisme là où d’autres se serait cachés derrière l’agréable confort de l’allégorie. » (1) On se promène donc dans l’Élysée, dans l’Assemblée Nationale, dans la mairie de Dunkerque ou dans les différentes sections du Parti Socialiste de la même façon que les personnages se promènent en pleine ville. La politique n’est ni sacralisée ni frontalement pointée du doigt, elle est à la fois sujet et support, une forme d’arène théâtrale où l’histoire repose sur une improvisation permanente.

Kad Merad (Philippe Rickwaert)
Kad Merad (Philippe Rickwaert)/ (c) Canal +

Au sein de ce microcosme bouillonnant, Philippe Rickwaert constitue un élément pivot. Un point de bascule central, essentiel et redoutable, capable de renverser la vapeur en une seule phrase. Si la série développée par Eric Benzekri et Jean-Baptiste Delafon est une réussite, c’est en grande partie grâce à ce personnage, formidable grande gueule, trublion en diable, qui ne semble exister que lorsqu’il mord la ligne du danger. A l’instar de Vic MacKey de The Shield, Rickwaert est une ordure fascinante. Fascinante parce qu’il joue le jeu de la politique de manière intense, en vraie tête brulée, quitte à tout faire cramer autour de lui. Dès le premier épisode – vrai morceau de polar à lui seul- le spectateur est happé par la dynamique de ce chien fou qui, à force de vouloir effacer derrière lui les traces d’un financement de campagne frauduleux, va oublier en chemin après quoi il cavale. L’ambition? La revanche? La haine de la hiérarchie ? Une soif de pouvoir ? Peut-être… Plus que la peinture d’une gauche qui a fait ses classes en lisant Trotski pour ensuite faire la politique des cols blancs, mieux qu’une critique d’une droite capable de laisser un boulevard au Front National, Baron Noir excelle lorsqu’elle magnifie cet anti-héros absolu, capable de se frayer un chemin n’importe où et avec n’importe qui, du moment qu’il redonne aux éléments l’orientation qu’il entend.  dans l’extrême de ses choix et de ses revirements permanents. Sans chercher à cabotiner, Kad Merad livre une partition assez admirable, prolixe, qui en éclipse presque tout le reste de la distribution tant elle offre au spectateur l’image d’une personne étonnamment complexe, insaisissable, totalement éloignée de son registre comique habituel, capable de passer du joyeux drille jusqu’au type carrément effrayant en un clin d’œil. A plusieurs reprises d’ailleurs, la caméra le filmera de dos, près de la nuque ou de l’oreille, pour essayer de s’approcher au plus près de la tempête qui souffle sous son crâne.

A bien des égards donc, Baron Noir n’est formidable que dans cette dynamique là et perd en densité et intérêt dès lors qu’elle s’aventure vers des terrains plus intimes. Si elle ne rassure pas sur notre confiance envers les élus, la création de Canal Plus n’en demeure pas moins, avec quelques demi-teintes énumérées ci-dessous (2), une réussite éclatante qui confirme qu’à défaut d’une bonne politique on peut se consoler avec de la bonne télévision.

Baron NoirBaron noir (2016, France, Canal Plus – Saison 1, 8 épisodes)

Série télévisée française créée par Eric Benzekri et Jean-Baptiste Delafon, réalisée par Ziad Doueiri et diffusée sur Canal+ du 8 au 29 février 2016.

Le site officiel de la série

 

(1): Baron noir – Les amis de mes amis sont mes ennemis. Ou le contraire, à moins que ce ne soit l’inverse. Article paru le 28 février 2016 et à lire ici.

(2): – Il eut été préférable de ne pas accorder autant de place à Salomé Rickwaert puisque l’on sait dès le début que son père n’est pas un modèle d’éducation. On sait pertinemment qu’elle va être déçue tout comme l’on sait pertinemment que la politique passera toujours avant les relations familiales de Philippe.
– Il est dommage que les scénaristes aient succombé au piège de la relation amoureuse entre Rickwaert et Amélie Dorandeu (jouée par Anna Mouglalis) dont le tandem fonctionnait parfaitement lorsque chacun des personnages s’opposaient l’un l’autre. Cela ne dessert pas la série dans son ensemble mais on aurait davantage aimer voir les deux sous-intrigues initialement mises en cours de route (le combat contre la fermeture de l’usine Clamex ainsi que la grève des lycées professionnels) servirent de dédales à la fuite en avant de Rickwaert.