True Detective – Cette énigme qu’on appelle monde

Le genre : Série évènementielle de HBO qui fait (encore) le buzz.
De quoi ça parle : De meurtre, de religion, de l’existence, de philosophie et de deux flics amis amis qui enquêtent en Louisiane.
Pourquoi on en parle : Non pas parce que tout le monde en parle et qu’on veut faire comme tout le monde mais parce que c’est vraiment bien. Vraiment ? Vraiment.

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Si Dieu existe, il s’appelle Matthew McConaughey

Entre vous et moi, je ne crois pas en Dieu. Mais si j’étais le gérant de HBO – ce qui, entre nous soit dit, serait une fonction que je remplirais avec le plus grand des honneurs – j’affirmerais sans hésitation devant tout mon staff, d’une voix haute, enthousiaste, et en caleçon: «Que Dieu bénisse le Texas pour avoir donné naissance à Matthew McConaughey». C’est bien simple, pendant son discours des Oscars, en costume classe blancheur, la statuette du meilleur acteur à la main et le sourire étincelant aux lèvres, Matthew McConaughey lui-même a remercié le Tout-Puissant. Il faut dire que, quand un tel sacre médiatique arrive, c’est-à-dire simultanément à la télévision et au cinéma, il y a de quoi se frotter les mains et croire au bon Dieu. Sincèrement, je serais le gérant de HBO, peut-être que je partirais dans un rire franc, légèrement dément, en avouant que « Dallas Buyers Club, je ne l’ai pas vu, mais de toute façon, tout ce que fait Matthew, ça ne peut être que génial. Y compris perdre presque trente kilos« . Ce qui, certainement, ne manquerait pas de semer le trouble dans le regard médusé des employés.

matthew-mcconaughey2A l’heure qu’il est, justement, Matthew doit bien se marrer.

S’il a bien commencé sa carrière sous la houlette bienveillante de cinéastes tels que Richard Linklater, John Sayles ou Steven Spielberg, avant d’être une nouvelle fois l’homme du moment, il aura passé une décennie à faire tranquillement bronzette sur les plages, soigner les boucles de sa chevelure et exposer ses biscoteaux dans des bluettes romantiques qui n’alimentaient que l’intérêt de ses admiratrices.  Et, éventuellement, les fantasmes inavoués de son collecteur d’impôts. Des productions qui lui valurent -parfois injustement- l’exact opposé des éloges qui pleuvent actuellement sur sa personne. Parce que, et sans vouloir remettre en question la présence à l’écran de son camarade Woody Harrelson, ni les qualités évidentes d’écritures de Nic Pizzolato et celles de la mise en scène de Cary Fukunaga, here’s the thing: indéniablement, Matthew McConaughey porte la première saison de True Detective sur ses larges épaules texanes, dégagées de toutes fantaisies capillaires. Que ce soit le ton, le regard, la voix, ou la façon de se mouvoir, tout dans son interprétation du détective Rust Cohle est excellent. Oui, sans trop en rajouter, on peut dire que Matthew est touché par la grâce divine.

Pour réussir un bon polar

Pourtant, et toujours entre vous et moi, la réussite de True Detective n’était pas gagnée d’avance : même dans un contexte aussi compétitif que ne l’est la production des séries,  ce n’est pas en avançant pêle-mêle le nom de deux stars hollywoodiennes et en toquant aux portes du gérant d’HBO (qui, à l’époque, devait encore être décemment vêtu) pour proposer à ce dernier de les réunir à l’écran dans un polar que le tour est joué. Le pauvre Dustin Hoffman et l’annulation brutale de Luck s’en souviennent encore. Bon, dans un premier temps, il est certain que le spectateur va se précipiter devant son écran (d’ordinateur, de smartphone, de télévision) pour regarder le projet avant tout pour les acteurs cités ci-dessus. Que cela soit Approved by HBO, c’est même une garantie supplémentaire d’attraction. Question promotion, HBO a d’ailleurs fait le job comme elle sait bien le faire: petites et grandes bandes-annonces, photoshoots nourrissant les attentes et les fantasmes, le tout diffusé de manière orchestrée, régulière, au point de générer une certaine déception devant la découverte. Car, allez, soyons honnête, encore entre nous, vous aussi vous avez trouvé le pilote de True Detective en deçà de ce que l’on pouvait en attendre. Non pas que j’attendais quelque chose de particulier mais, tout de même, j’en attendais autre chose.

Mais d’abord, avant de m’expliquer, petite interlude en compagnie de Rust Cohle :

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« Alors Marty, je t’explique. Pour réussir un bon polar, il te faut des flics et des cigarettes. Beaucoup de cigarettes. Ensuite un pack de bières – si elles sont en canettes, ce n’est pas grave, cela marche aussi. Et puis, surtout, tu me laisses boire et fumer, et tu prends bonne note de ce que je raconte lorsque je me mets à parler. Compris ? » Détective Rust Cohle (à droite), en train d’expliquer à sa manière les dangers et les méfaits de l’alcoolisme à son collègue Marty Hart (à gauche).

Ceci étant dit, reprenons.

On ne regarde pas une série pour les labels qualités qu’elle affiche, on regarde une série pour la façon dont on nous raconte des histoires; le reste, comme dirait l’autre, ce n’est que du bonus. Peu importe même si ce que l’on nous raconte est familier: dans un registre tel que celui du polar, il ne faut pas nécessairement chercher à révolutionner les codes. Ce que l’on va apprécier est à la fois ce qui est rapidement identifiable (un duo de détectives que tout oppose et que tout rapproche) et ce qui se trouve ailleurs (l’ambiance, les caractéristiques des personnages ou le mystère qui se déploie). Souvent d’ailleurs, si la résolution d’une enquête est un objectif qui permet de fidéliser le spectateur chaque semaine, elle ne peut se contenter d’être la seule finalité de la dite histoire. Celle de la première saison de True Detective prend son temps.

Avant même de reconnaître la subtilité de son écriture, qui finit par se déployer et prend une ampleur de plus en plus resserrée, la première réussite de cette série- celle pour laquelle on s’empresse de l’apprécier – est la concrétisation des promesses de son casting. Avec de jolies partitions, Harrelson et McConaughey claironnent chacun à coeur joie et sans fausses notes. Les voir ensemble, et aussi investis, est un plaisir immédiat qui fait oublier les paresses du pilote. La deuxième preuve de réussite, celle qui embrasse le spectateur dans une étreinte formelle élégante et séductrice, demeure la maîtrise incontestable de sa réalisation, à la fois discrète et virtuose. On s’est beaucoup enthousiasmé, à raison, autour du plan séquence de Who goes there, sorte de tour de force digne de Michael Mann, mais la poursuite finale qui clôture le dernier épisode est également un morceau de bravoure stylistique aussi impressionnant que terrifiant. Le secret du triomphe qui entoure actuellement True Detective est donc là, dans le fait de vouloir (re)transposer à la télévision un genre littéraire qui a fait recette sur grand écran… avec l’illusion du cinéma.

Et l’histoire ?

Ah oui l’histoire. On y vient tout de suite et ci-dessous.

Le coeur et la rouille. L’humanité et le temps

Donc l’histoire de True Detective tient en huit épisodes et autant de mots qu’il n’en faut pour le dire. Elle est à la fois resserrée sur elle-même et s’étale paradoxalement sur une période de presque vingt ans. D’abord il y a un meurtre. Et comme il y a un meurtre, il y a une enquête. 30-last-marty-rust-garage-1000-tt-width-851-height-537-bgcolor-303030CQFD, certes. Mais par bien des aspects, ce n’est pas ce qui prime.

Si l’enquête autour du meurtre de Dora Lange tient habilement en haleine, plus que l’attente de sa résolution, la première saison de True Detective tient davantage du conte que du polar. Il y a des monstres, des obstacles, des forêts et des ronces énormes, des impasses, une quête dans laquelle deux princes au charme atypique se battent pour l’honneur d’une défunte dont tout le monde, à la longue, finit par se contrefiche. L’enquête qui immerge ces deux individualités distinctes que sont Rust Cohle le taciturne et Marty Hart l’électrique au sein de la communauté louisianaise (dans ce tout ce qu’elle a de folklorique, de corrompu et de sombre) est, honnêtement, presque un postulat de départ. Un postulat qui reste brillamment exécuté en soi mais qui débouche finalement sur une relecture classique autour de l’éternel combat entre le Bien et le Mal.

Ce combat prend ici une forme qui ne se perçoit réellement qu’à sa conclusion, ne serait-ce parce que la série joue en permanence sur l’ambiguité de chacune des personnalités présentes à l’écran, et sur la possibilité qu’ont ces dernières de se laisser séduire par le Mal. Le Mal y est d’ailleurs perçu comme un ennemi multiforme, qui se cache où il peut, et qui ne reste jamais totalement invaincu. La vision de l’humanité telle que la dépeint True Detective est donc celle d’une stabilité précaire, qui ne doit son salut qu’à des moments de sursaut presque involontaires de la part des êtres qui la composent.

true-detective-testedRust est un personnage dont l’apathie est revendiquée dès le départ; s’il veut avoir le fin mot de l’histoire, c’est uniquement parce qu’il excelle à son job. Parce qu’il est perfectionniste jusqu’au bout du stylo qu’il utilise pour griffonner sur son cahier. Marty, s’il reste tout aussi fragile et bourré d’imperfections, est un type qui ne demande finalement qu’à être porté vers le haut. Quelque part, même s’il s’inscrit dans un canevas devenu stéréotypé, leur duo débouche sur un parcours mutuel ultra complémentaire où l’un ne choisit pas forcément d’aider l’autre; c’est la force des choses qui les y incite. Celle du temps qui, inexorablement, les pousse à faire équipe. La narration ne cesse de jouer sur l’aspect cyclique (nietzschéen) des évènements, de leur redondance et de leur récurrence; moult détails, allusions et même hallucinations fourmillent à foison au cours de ces huit épisodes. Mais rassurez-vous, cette première saison possède bel et bien une résolution. Une résolution qui joue sur les attentes et qui s’exécute dans un dernier acte d’anthologie. Elle a même lieu dans un décor aux accents fantastiques et pourtant ultra réalistes. Une fois de plus, ce n’est pas ce qui prime. Ce qui prime sont les toutes dernières minutes, qui font la somme de ces deux tempéraments solitaires qui ont fini par créer une drôle d’association. Celle du cœur et de la rouille. Après tout, pour le Bien de l’Humanité, on se bat avec les armes que l’on peut. Et ce combat là n’a pas de fin.

Comme le dirait le poète Billy Corgan, dans une chanson utilisée à mauvais escient dans l’un des nanars à plus gros budget qui ait été tourné*, « The end is the beginning is the end« .

Jeoffroy Vincent
*: Lequel de nanar ? M’enfin ! Batman & Robin bien sûr !
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1 réflexion sur « True Detective – Cette énigme qu’on appelle monde »

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