Eddie Valiant – L’interview vraiment fausse mais totalement exclusive

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« Moi je ne travaille pas pour des cacahouètes » – Eddie Valiant, en français dans le texte.

Le monde des aficiniados du roman noir se divise en deux catégories : ceux qui ne jurent que par le charisme bichrome de Dick Tracy et le flegme placide de Sam Spade, et ceux qui vénèrent Eddie Valiant. Eddie Valiant, c’est le seul détective internationalement reconnu pour afficher son mauvais goût en matière de chemise et de cravate. C’est l’unique enquêteur à travailler sur des affaires aussi bien composées de gens normaux que sur des affaires dans lesquelles des Toons tremperaient de manière irrégulière. Et parce qu’Eddie Valiant demeure certainement le seul détective chauve bedonnant capable de boire un whisky cul sec au petit matin et d’avoir, dans la foulée, le flair involontairement génial d’utiliser son verre comme loupe pour faire avancer l’intrigue, il était plus que temps de donner la parole à un type qui revendique le fait de ne pas travailler pour des cacahouètes. Un type plein de bon sens. Un type bien.

valiant&valiantComment vous est venue la vocation de devenir détective privé ?

Petits, avec mon frère, nous adorions les histoires de Sherlock Holmes. Ca peut paraître simpliste mais elles nous sortaient du quotidien plutôt rocambolesque que nous vivions tous les jours. Nous étions sans arrêt sur les routes, à aider mes parents qui travaillaient dans un cirque. Entre les animaux, les cracheurs de feu, les magiciens et les roulottes qui nous menaient de villes en villes, les romans de Conan Doyle, que nous lisions à voix haute avant de nous coucher, représentaient une sorte de point d’ancrage. Londres, ça ne voulait rien dire pour nous mais ça ne bougeait pas. Et puis Holmes était avec Watson, tout comme j’étais avec mon frère. Parfois il ne faut pas chercher plus loin.

Comment vous avez décidés d’annoncer la nouvelle à vos parents ?

De la manière la plus naturelle du monde. Quelque part, je crois qu’ils étaient plutôt contents de voir leurs enfants tenter de réussir ailleurs que dans un environnement financièrement instable. Je ne dis pas que nous avons manqués de quoi que ce soit mais nos parents ont bien compris que nous n’avions pas forcément l’envie de reprendre l’entreprise familiale. Nous sommes partis nous installer en Californie afin de passer notre examen de police. Mon frère a réussi du premier coup ; moi je suis allé au repêchage. Teddy était vraiment un type brillant. Le type le plus drôle que j’ai connu et d’une intelligence qui faisait vraiment peur. Lorsqu’on a ouvert Valiant & Valiant, il a cerné le propriétaire qui voulait nous louer le studio dès le premier coup d’œil. Il l’a sherlockisé.

C’est à dire ?

Parce que le studio donnait sur l’une des grandes avenues de Los Angeles où le tramway circulait, le type exigeait un loyer exorbitant. Teddy lui a rétorqué que, s’il était pratique dans l’absolu, le tramway créait également d’importantes secousses dont les fissures étaient belles et bien visibles sur les murs. Et qu’à en juger l’apparence de ses mains, le propriétaire n’était pas un manuel qui viendrait nous aider si jamais les fondations de l’immeuble céderaient. Donc lorsque mon frère lui a dit qu’on pouvait louer l’appartement, quand bien même la surface était trop petite pour deux, et qu’au vu de la présence importante de poussière, nous étions les seuls intéressés à avoir fait le déplacement pour la visite, le type nous a carrément cédé le bail. Teddy, c’était ça : un prénom de nounours, une attitude faussement désinvolte mais quelqu’un capable de vous terrasser en un simple regard. Quelqu’un qui me manque…

Eddie et Teddy
Teddy et Eddie, en vacances sur l’île de Catalina.

C’est le deuil de votre frère qui vous a amené à devenir alcoolique…

Je suppose que chacun réagit à sa façon. Moi, je n’ai pas pu faire ça en douceur. En même temps, y a-t-il véritablement une manière de faire son deuil tranquillement ? Je ne crois pas. Et puis sa mort avait tellement été brutale. Soit je changeais de métier, ce qui me paraissait être une trahison, soit je continuais à faire le job seul. Du coup, la bibine a été une compagne fidèle. Fidèle mais dangereuse.

Maroon
RK Maroon. Producteur inconscient et limite cinglé.

L’affaire Marvin Acmé vous a remis en selle :

Certes, mais ce n’était pas du gâteau. RK Maroon était un génie dans son domaine parce qu’il était comme les Toons qu’il employait : inconscient et limite cinglé. Mais je lui dois de m’avoir confié l’affaire de ma vie. Ne serait-ce que parce que j’ai enfin pu coffrer le responsable de la mort de Teddy, tout en mettant un terme à mon alcoolisme sans l’aide d’une thérapie quelconque. Cette affaire a noyé, si je puis dire, beaucoup de mes démons. J’y ai rencontré Roger, et, surtout, j’ai réalisé que Dolores était la femme avec laquelle je voulais finir mes vieux jours.

 

Cette affaire a également signé l’indépendance de Toonville :

Oui. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce n’est pas tant l’anarchie que cela. Les trois petits cochons s’occupent de la voirie, Blanche-Neige enseigne la biologie, Bugs Bunny est le gérant de tous les potagers de la ville, et, aux dernières nouvelles, Popeye vient d’ouvrir sa propre usine d’épinards. Et comme j’y suis un peu pour quelque chose, en guise de récompense honorifique, on m’a remis les clés de la ville. Enfin, les clés, façon de parler… C’est un trousseau composé de plusieurs centaines de clés, impossible à mettre dans une poche quelconque, et qui pèse l’équivalent d’une enclume. Il a fallu une brouette et quatre types pour la pousser jusqu’à ma voiture. Et j’ai du amener ma voiture au garage par la suite : les amortisseurs n’avaient pas tenus le choc !

Goofy
En 1940, accusé à tort d’espionnage, Dingo vint trouver les frères Valiant.

Vous avez beaucoup œuvré pendant la Seconde Guerre Mondiale. Je me souviens d’une affaire où Dingo était accusé d’espionnage…

Quelle histoire ! Mais, en même temps, c’était une sale époque. Vraiment. Tout le monde suspectait tout le monde. Je me souviens que Dingo est venu nous trouver, Teddy et moi, dans un état absolument lamentable. Il n’était plus engagé nulle part, il avait une sale mine et il ne riait pas du tout. Les autres Toons, comme Donald par exemple, ça allait très bien pour eux : ils tournaient dans des dessins animés de propagande où ils vantaient les mérites d’une Amérique triomphant sur le nazisme ou le communisme. Pour eux, cette forme de patriotisme était simple, rassurante, normale. Et parce que Dingo avait refusé de se plier à ce qu’il considérait comme «des crétineries encore plus crétines que les gaffes de ses cartoons», on l’avait regardé d’un autre œil. D’un seul coup, Dingo était celui qui n’aimait pas son pays. Il n’était plus le clown que l’on aimait pour sa bêtise tendre, mais celui qui ne voulait pas participer à l’effort de guerre. Accusé à tort, on a réussi à bâtir un dossier solide, avec un bon avocat, et c’est presque l’affaire qui nous a intronisées aux débuts des années 40. Plus que celle du kidnapping de Riri, Fifi et Loulou qui eut lieu en 1937.

Les Toons sont-ils tous sympathiques ?

Les Toons sont comme tout le monde : il y en a des respectables et des infréquentables. Des lunatiques et des incontrôlables. On pourrait croire que Sam le Pirate est un ripailleur de première, or c’est quelqu’un qui possède une hygiène de vie très saine. À ses heures perdues, il fait de la prévention maritime chez les plus jeunes. Mickey par contre, est capable d’être une vraie peau de vache. A le voir et l’entendre, on lui donnerait le bon Dieu sans confession ; sur un plateau de tournage, il est capable de faire passer des choses exceptionnelles. J’ai passé des heures au téléphone avec Pluto, son meilleur ami, pour qu’il puisse changer d’attitude. Mais c’est quelqu’un de totalement névrosé sur lequel on ne peut pas compter parce qu’il n’arrive pas à faire confiance aux autres. Il a un gros souci, sur lequel il travaille comme il peut…

finVous gardez toujours de bonnes relations avec Roger ?

Bien sûr. Je mange un gâteau de carottes quasiment toutes les semaines chez sa femme et lui. Ils sont adorables. Le reste de leur vie privée, ce qu’ils font ou ne font pas, ne me regarde pas.

Propos recueillis par
Jeoffroy Vincent

 

Cette interview vraiment fausse mais totalement exclusive est chaleureusement dédiée à la mémoire de Bob Hoskins, décédé le 29 avril 2014,  à sa carrière et ses autres grands rôles (notamment ceux dans Le voyage de Félicia ou l’injustement méconnu 24 heures sur 24), ainsi qu’à celles et ceux qui ont grandi en regardant Qui veut la peau de Roger Rabbit. Et qui le regarderont encore.

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