Blast – La densité de l’instant

Le genre: Bande dessinée en 4 tomes. Et en noir et blanc aussi.
De quoi ça parle: De l’interrogatoire d’un type accusé de meurtre, de souffrance, de solitude, d’animalité, de nature, de biture, de drogues, de mort… et de l’Ile de Pâques.
Pourquoi on en parle: Parce qu’il a fallu six ans à son auteur pour achever son récit. Et qu’il est impossible d’en sortir indemne.

Blast

Dans The United States of Leland, un film indépendant américain que personne (ou presque) n’a vu, Ryan Gosling interprétait le rôle de Leland P. Fitzgerald, un adolescent envoyé en centre de détention juvénile après le meurtre d’un handicapé mental par arme blanche. Entre deux entretiens, avec sensibilité et beaucoup de prudence, le film revenait progressivement sur les raisons expliquant comment un jeune homme de bonne famille en était venu à un acte d’une telle violence. Quelque part, Blast fonctionne également sur la même logique dramatique; les deux histoires tentant d’analyser la complexité d’un individu marginal au sein d’une société qui préfère bannir ceux qui ne rentrent pas dans son moule. Sauf que son personnage principal, Polza Mancini, ne possède en rien le physique de Ryan Gosling. Polza est même l’anti Ryan Gosling. C’est un individu aux proportions physiques gigantesques, repoussantes, qui adore se goinfrer de barres chocolatées et se pochtronner d’alcool jusqu’à en vomir. C’est un être monstre au parcours sordide, à l’errance contemplative et virulente. C’est un animal blessé, orphelin, qui choisit la vie de clochard pour trouver une justification à sa condition d’être vivant. Pour vivre ce qu’il appelle « le blast »: une sorte d’expérience hors du monde où, pendant un laps de temps totalement indéterminé, Polza se réfugie dans une invisibilité protectrice, colorée, apaisante, loin de toutes peines et blessures.

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© Manu Larcenet

Depuis Le combat ordinaire, ou même Le retour à la terre, on connaissait Manu Larcenet pour sa drôlerie, sa sensibilité et son humanisme faussement simpliste. Au fil de planches aux modestes dimensions, son écriture faisait mouche.  Mis en avant, l’humain était placé au premier plan d’une nature qui, certes, restait mystérieuse mais confortablement colorée. Avec Blast, Larcenet atteint des sommets artistiques surprenants. Inattendus presque, tant les dimensions de ses dessins crépusculaires sont complètement éclatées. Tour à tour immenses et resserrées, les cases explosent d’un style radical, cru, exposant le caractère sordide du récit et la beauté paradoxale de sa violence. La nature n’est plus un territoire à explorer mais une entité vivante, métaphysique, qui pousse vers un absolu qui ne peut être que sans retour. La force surréaliste des paysages en noir et blanc que traverse Polza n’a d’égale que les figures qu’il croise sur la route : même chez Tardi, on a rarement vu autant de trognes marquantes, et aussi cassées qu’un mur de briques. Jacky, Carole et Roland Oudinot, Vladimir et Ilitch sont des gueules que ma mémoire n’est pas pas prêt d’effacer. Si, comme le dit Polza, «la vérité est plus facile à dire qu’à entendre», celle qu’assène Blast est difficile à lire. Sans doute parce qu’au fil des pages, remonter les étapes cruciales de l’histoire n’est pas qu’une simple question de compréhension. De logique et d’enchaînements prévisibles. On pourrait dire qu’il y a du Camus dans cette façon de s’accaparer le récit: comme dans L’Étranger, il n’y a pas d’unique explication au parcours de Polza. Il y a les faits, et il y a les interprétations. Le récit disserte autant sur les notions de sens, de perception et d’hallucination, que sur celle de la douleur qui en découle. Le physique -celui du visage et mais également du corps dans son entier- est distillé sourdement pour venir cogner nos yeux lorsqu’il s’en retrouve meurtri. Le regard est tour à tour violenté, surpris, fasciné, pour ensuite être abandonné sans ménagement sur le bord de la route.

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© Manu Larcenet

Face aux (nombreux) retournements de situations qui parsèment la narration croisée de cette histoire, l’immersion au sein de cette (en)quête est radicale. Pas de compromis. Pas ou peu de répit; quand il y en a, ils sont si brefs qu’ils se font avaler par la tension qui suit. Dès le début, on sait que le happy end n’est pas une option considérée comme envisageable; l’épilogue en est d’ailleurs une rigoureuse exposition froide et frontale. Et c’est peut-être cela qui marque le plus: ce déni d’optimisme et d’espoir envers une société où des hommes n’ont pas plus de morale qu’une charogne affamée. Des hommes perdus dans la densité de l’instant, qui n’ont aucune raison de penser à demain puisque la souffrance leur est intemporelle. Au lecteur d’en tirer sa leçon et son jugement quant à sa place dans ce bas monde. Blast est donc une somme centrifugesque de haute magnitude qui vous percutera le bide et vous aplatira le moral. Mais, en dehors de sa pesanteur cauchemardesque et charbonneuse, c’est un tour de force qui happe pour son séisme artistique ultra élevé. Quelque chose qui peut hautement être qualifié – même si le terme en est devenu quasiment galvaudé à force d’avoir été souvent utilisé à tort et à travers- de chef-d’œuvre. Ni plus ni moins.

Hautement recommandé par
Jeoffroy Vincent

Blast est édité chez Dargaud.

  1. Grasse Carcasse, 2009
  2. L’apocalypse selon Saint Jacky, 2011
  3. La tête la première, 2012
  4. Pourvu que les bouddhistes se trompent, 2014

 

 

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