Le Boxeur – La vie à mains nues

Le genre : Biopic dessiné.
De quoi ça parle : D’un juif polonais qui apprend la boxe dans les camps de concentration.
Pourquoi on en parle : Parce que c’est une histoire mouvementée, cruelle, et superbement dessinée. Parce que cela pourrait être un film. Parce que c’est avant tout une histoire vraie.

L.10EBBN001889.N001_LeBOXEUR1_C_FRCroire que la vie n’est qu’une suite contrôlée de décisions mûrement réfléchies est un leurre, et Hertzko Haft va l’apprendre tout au long de son existence.

Le Boxeur, c’est ce jeune Juif polonais qui aide ses frangins à ramener de quoi manger pour sa famille, alors que, dehors, la Seconde Guerre Mondiale fait rage. Hertzko est un adolescent gaillard, brave, vif et alerte qui, du haut de ses 15 ans, possède déjà une carrure de sportif et un sacré crochet du droit. Il est sympa, un peu gauche, et use comme il peut de son physique athlétique pour courir contre la mort, à chaque fois qu’il sort pour le marché noir. Heureusement, dans tout cela, il y a une fille. Leah. Hertzko aime Leah. Il aimerait bien se marier avec elle, ne serait-ce que pour entrevoir autre chose que ce quotidien dangereux, noir pessimiste, qu’il vit mornement au quotidien. On le comprend. Sauf que le Destin, humoriste souvent douteux aux perspectives qui ne font rire que Lui, en décidera autrement. En prenant la place de son frère, Hertzko part précipitamment pour les camps de concentration.

C’est un récit en noir et blanc qui semble être dessiné avec des bouts de charbon. Une histoire mouvementée faite de rebondissements jamais désirés, de quiproquos et d’enchaînements d’imprévus. Une histoire dingue, bigger than life comme on dit, digne des plus grands films hollywoodiens (on pourrait en tirer une adaptation) et pourtant confectionnée avec la plus grande des modesties. Si tout est vrai dans ce parcours, Reinhard Kleist a choisi de raconter son histoire à hauteur d’homme. Hertzko a beau être empêtré malgré lui dans le film solitaire de sa vie – il ressemble d’ailleurs comme deux gouttes d’eau au Jake LaMotta de Raging Bull– Kleist ne prend jamais le parti du gigantisme. Ses planches sont construites sous plusieurs angles resserrés et use très peu de plans d’ensemble. Son trait est d’une finesse au sens propre comme au sens figuré, et sa bande dessinée d’une réussite totale. Très forte visuellement et émotionnellement, parce qu’elle ne disserte pas sur une gloire, longtemps recherchée, se soldant par une reconnaissance. Hertzko se fiche bien d’être reconnu. Le prix de la gloire a l’empreinte de sa culpabilité d’être vivant.

Le BoxeurS’il devient ensuite un boxeur de renom, c’est parce qu’il a appris à la dure : en plus de subir la barbarie des camps nazis, le jeune homme devait se battre à mort. A mains nues. C’était tuer ou être tué. Juste pour l’anecdote, on rapporte que Haft a combattu 76 fois contre d’autres prisonniers. Je vous laisse faire votre propre conclusion quant à cette numérique remarque. Une fois sorti des camps, Haft partira à la recherche de Leah. Il ne cessera jamais de poursuivre ce but, usant même de sa célébrité comme projecteur potentiel pour tenter de retrouver celle qui l’aime. De lui donner un signe majeur, romantique presque, de sa présence.

le-boxeur-de-reinhard-kleist-castermanKleist survole, brillamment, la thématique de l’instinct de survie sans y insister, mais  ce qui l’intéresse en revanche, c’est la perte successive des idéaux de ce jeune homme devenu prématurément adulte. Haft aura beau vouloir refaire sa vie, tout ce qu’il entreprendra sera un échec: sa reconversion professionnelle, son mariage, sa paternité; utilisée d’ailleurs comme point de départ de cette narration ample et intimiste . Comme si sa vie s’était arrêtée à ses 15 ans. Un seul détail, d’ailleurs, symbolise ce deuil de l’innocence : un trait, perceptible et appuyé, qui fronce les sourcils de Hertzko, et qui permet de le reconnaître même sans sa chevelure bouclée.

A la fin du récit, sans en dévoiler son profond rebondissement émotionnel, Hertzko finira enfin par retrouver celle qui devait être sa promise.  Mais les années ont passé. Et Haft de constater que, malgré tous ses louables efforts, le Temps a fini par gagner. Comme à tous les coups.

sélectionné par
Jeoffroy Vincent

 

L.10EBBN001889.N001_LeBOXEUR1_C_FRReinhard Kleist : Le Boxeur (Casterman, 208 pages).

Disponible dans la collection « Écritures » et paru le 9 janvier 2013.

© Reinhard Kleist/ Casterman

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s