Fargo – Western sous la neige

Le genre : Histoire faussement tirée de faits réels. Série réellement inspirée du film des frères Coen.
De quoi ça parle : D’un type sans scrupules en parka orange, d’un tueur à frange, d’une policière forcenée et d’un réseau mafieux autour duquel gravite du monde. Beaucoup de monde.
Pourquoi on en parle : Parce que Fargo n’est pas loin d’être la meilleure série de la saison.

fargo-fx-tv-series-poster-411x600 Une histoire « vraie »

Tout comme elles ne cessent de puiser volontiers dans la littérature, la bande dessinée, ou même la radio à leurs débuts, les séries lorgnent tout autant vers le 7ème art pour trouver de nouvelles façons d’exister: Stargate, Star Wars, Friday Night Lights, Buffy, Nikita ou Taxi ne sont que quelques exemples cinématographiques qui ont permis d’être la de matrice de séries portant le même nom et le même univers. Rien que cette année, on a assisté à trois transferts d’œuvres issues du 7ème art vers le petit écran : Une nuit en enfer, About a boy et Fargo. Certes, il est tentant de questionner l’intérêt de raconter une fois de plus une histoire que l’on connaît déjà. Mais il peut arriver que l’on soit surpris. Et c’est peu de dire que Fargo possède toutes les caractéristiques d’une excellente surprise, et d’une excellente surprise de qualité.

Bien sûr, on retrouve des éléments similaires au film des frères Coen (la petite ville paumée, l’hiver impitoyable, le meurtre, la cupidité et la bêtise) mais il ne s’agit nullement du remake télévisuel d’un classique des années 90. Pour un peu, et pour les raisons qui vont suivre, on en viendrait presque à regretter le choix du titre. Alors que l’on pouvait s’attendre à être déçu d’avoir été curieux, non seulement Fargo désarçonne par sa manière de raconter une histoire originale mais elle maintient adroitement en haleine en prenant compte le fait que, paradoxalement, vous savez ce qui peut ou va arriver.

Fargo 1
C’est l’histoire d’un Hobbit qui veut réparer sa machine à laver avec un marteau. Sauf que…

Une machine à laver, un marteau, des flingues et des animaux

D’abord, il y a la rythmique. Celle du tambour d’une vieille machine à laver qui n’en peut plus d’agoniser au sous-sol. Elle tremble, elle vibre, elle est à deux doigts d’éclater. Il faudrait la réparer. Ou la changer. Mais pour cela, il faudrait de l’argent. Au dessus, dans la salle à manger, Lester Nygaard (Martin Freeman, anciennement le gentil Watson de Sherlock et Hobbit chevelu) se fait encore sermonner à ce sujet par sa femme Pearl, prototype parfait de la mégère au foyer qui rejette toute sa frustration et ses regrets sur son minable de mari. C’est d’ailleurs tout ce que possède Lester en ce bas monde : des regrets. Pour être un perdant, pour être un médiocre et pour n’avoir jamais su prendre sa vie en main. Lester, qui traine quotidiennement sa parka orange dans une piteuse compagnie d’assurances, ira même jusqu’à en regretter d’avoir croisé le chemin de Sam Hess, une ancienne brute du lycée, haute comme une montagne de muscles sur laquelle camperaient deux neurones. Alors qu’il patiente aux urgences pour son nez cassé, il fait la connaissance d’un certain Lorne Malvo (Billy Bob Thorton, fascinant) qui lui propose très poliment de faire disparaître le dénommé Sam Hess. De cet accord tacite naît une trame incroyablement ciselée. Une trame dont le découpage est visible mais qui impressionne par l’intelligence de son agencement.

LM
Lorne Malvo. Un tueur heureux.

Pour le parcours évolutif d’un type ordinaire qui se transforme en criminel, il serait tentant de voir en Lester la résurgence de Walter White, figure télévisuelle d’ores et déjà légendaire. Toutefois, Walter était un homme modeste mais un homme brillant, alors que Lester ne possède pas une once de grandiloquence, ni même de génie. C’est un lâche qui cède au meurtre presque par défaut: en bricolant. Même s’il sera traversé par des éclairs de lumière (prendre son frère et son neveu comme les pigeons de ses fautes), il demeure quelqu’un qui pense duper comme on a pu le duper, mais qui ne possède ni l’étoffe théâtrale ni le calibre de crédibilité dont bénéficie, justement, Lorne Malvo. Lorne est un héros du trouble, un escroc agile et hors pair de la manipulation. Une ombre glaciale vêtue de noir, qui se fraye discrètement dans les coins, et qui prend le soin de ne jamais laisser (trop) de traces. C’est à la fois un caméléon, un loup et un renard. C’est un prédateur qui se grime en permanence et qui berne tout le monde. Et qui possède un sacré sens du cynisme. Dans un monde où c’est tuer ou être tué, Lorne Malvo est une représentation exemplaire du tueur solitaire qui disserte sur l’existence avec un cynisme confondant :

– Lorne : C’étaient les Romains, n’est-ce pas ?
– Stavros : Pardon ?
– Lorne : Saint-Laurent, sur votre fenêtre. Les Romains l’ont brûlé vif.
– Stavros :Exact.
– Lorne : Et vous savez pourquoi ?
– Stavros : Parce qu’il était chrétien.
– Lorne : Peut-être. Je pense que c’est plutôt parce que les Romains ont été élevés par des loups. Le plus grand empire de tous les temps a été fondé par des loups. Vous savez ce que font les loups ? Ils chassent, ils tuent. C’est pour cela que je n’ai jamais aimé Le Livre de la jungle. Un garçon élevé par des loups qui se lie d’amitié avec un ours et une panthère ? Ca m’étonnerait. (…) Les Romains, élevés par les loups, voient un homme transformer de l’eau en vin. Que font-ils ? Ils le mangent car il n’y a pas de saints au royaume des animaux. Juste un déjeuner et un dîner.

Buridan’s ass (saison 1, épisode 5)

L’ordinaire dans une narration hors du commun

Le postulat quelque peu éculé sur lequel part Fargo se devait presque d’avoir une narration qui joue avec l’instabilité des éléments. De fait, en accumulant un à un les pièces d’un chaotique puzzle, la façon dont l’histoire nous est racontée impressionne par la maîtrise dont elle fait preuve. Visiblement à l’aise avec les codes de son univers, Noah Hawley (scénariste et producteur de Bones) s’amuse à juxtaposer la violence et la comédie dans un ballet absurde, jouissif, d’une richesse permanente, sans jamais souligner la mécanique incroyablement huilée de son écriture. Ne se reposant jamais sur ses lauriers, ou la renommée du film dont il s’inspire, Hawley fait feu de tout bois. Il multiplie les allers retours temporels et géographiques. Il aère son récit par des apartés, en provoquant des ruptures de ton par des dialogues complètement farfelus en pleine situation dramatique. Le tout en justifiant toujours ces irruptions pour relancer l’intrigue générale, supposée être mise en parenthèses. Il y a même une forme de malice, très respectueuse envers le spectateur, à observer comment les jeux de couleurs, les gimmicks sonores, ou même les structures cycliques qui bâtissent certains épisodes, ajoutent du relief et de l’épaisseur à un ensemble brillamment orchestré.

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Molly, devant une affiche qui laisse pensif…

Pourtant, ce n’est même pas ce qui fait de Fargo une série à la fois savoureuse et accomplie. Fonctionnant selon une logique chorale, elle aurait très bien pu se contenter d’user de certains personnages comme levier stratégique pour faire avancer le récit. Non, elle surprend encore par le soin accordé à tous les rôles, premiers et seconds inclus. Il y a la finesse des dialogues, on l’a dit, mais il y a également cette considération -cette bienveillance- pour chacun des êtres qui évoluent dans cette histoire. On pourrait parler de tout le soin accordé à dépeindre l’extraordinaire incapacité dont fait preuve le Chef de police Bill Oswalt (Bob Odenkirk ancien interprète de Saul Goodman dans Breaking Bad, et qui a visiblement eu une promotion). On pourrait de ce fabuleux duo que composent Mr Numbers et Mr Wrench. De Lou, le père de Molly, joué par un merveilleux Keith Carradine, aussi rayonnant en essuyant les verres de son bar que lorsqu’il tient fermement un fusil de chasse. Ou de Pepper et Budge, ces agents du FBI relégués dans un placard après être passé à côté d’une gigantesque fusillade menée par Malvo, et de la façon dont ces deux larrons tuent le temps en attendant de rebondir. Tous, à leurs manières, sont incroyablement attachants.

L’action prime certes, mais pas au détriment de ses héros. Chaque détail compte. Chaque geste et chaque parole prononcées sont essentiels. Je vous explique. Dans une scène de routine, presque anodine dans le déroulement de son enquête, la shérif adjointe Molly (Allison Tolman, une trouvaille de casting), la seule personne qui doit être dotée de bon sens dans tout le commissariat, va trouver Gus à son domicile. Gus, c’est un autre policier qui a eu affaire avec Lorne Malvo dès le premier épisode. Ces deux là se tournent autour depuis deux épisodes mais leurs retrouvailles sont à chaque fois justifiées par des motifs professionnels. Et si l’on entend clairement que Gus est intéressé, Molly semble garder une forme de distance. Ce qui ne l’empêchera pas, une fois que Gus aura le dos tourné, de se recoiffer les cheveux, presque par coquetterie. Ce genre de scènes, faussement mises entre parenthèses, Fargo en propose en permanence. Par petites touches et par de petits gestes, elle en raconte autant que la meilleure des répliques. Ainsi, dans un univers ultra codifié, elle suscite l’empathie, le rire, et même la poésie. C’est ce qui fait d’elle, plus encore peut-être que True Detective, l’incontestable réussite de cette saison.

Exécuté en mots
par Jeoffroy Vincent

 

fargo-fx-tv-series-poster-411x600Fargo  (2014, USA. 1 saison- toujours en production).
Série créée par Noah Hawley et diffusée depuis le 15 avril 2014 sur FX.
Le site officiel de la série

Crédit photos : FX.

À lire également l’article de Pierre Serisier intitulé Fargo -L’équilibre par paires

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