Le boogie des rêves perdus – Missoula’s blues

Le genre : Voyage littéraire.
De quoi ça parle : D’un ancien détenu qui quitte le bayou de la Louisiane pour aller rejoindre le Montana. Et y trouver quelques embrouilles.
Pourquoi on en parle : Parce que si l’on lit entre les lignes de ce grand roman, on peut entendre la mélodie des âmes.

brJames Lee Burke doit être un bonhomme sacrément intéressant. Déjà parce qu’il aime le blues. Mieux: il le comprend. Ensuite parce qu’il est toujours précieux de converser avec quelqu’un qui parvient à percevoir la complexité de l’âme humaine, et qui arrive à en parler aussi subtilement que ne le fait l’auteur texan. Enfin parce que Burke est un sacré écrivain, un de ceux qui possèdent ce don de rapidement mettre en scène et de vous immerger, en quelques mots, dans des phrases splendidement imagées au fil desquelles vous parvenez sans difficulté à évoluer.

Burke est surtout connu pour ses romans policiers, notamment sa série autour du personnage de Dave Robichaux, vétéran du Vietnam, policier alcoolique à la Nouvelle-Orléans qui finit par raccrocher la bouteille, et qui enquête dans la moiteur lourde de la Louisiane. Qui dit Louisiane dit Nouvelle-Orléans. Le gumbo, l’alcool, les rades, le Mississippi, les paysages crépusculaires, les saules pleureurs, le bayou et, forcément, le jazz. Le blues donc. Et James Lee Burke a si bien capté l’essence du genre qu’il a en composé la ligne rouge de son premier roman, Le boogie des rêves perdus, paru il y a de cela 35 ans. Un livre splendide, qui commence comme du John Steinbeck mâtiné de Luke la main froide, et qui s’achève par… du pur James Lee Burke. C’est-à-dire par ce recul mélancolique que l’on ressent dès qu’on se pose sur son canapé, légèrement groggy, après un long voyage loin de chez soi. C’est, d’ailleurs, l’histoire de ce roman. Une histoire de voyage intérieur/extérieur que va entreprendre Iry Paret, ex-taulard fraîchement sorti de prison et apatride résigné dès qu’il quitte le bayou. Parti rejoindre l’air pur de Missoula, et la beauté violente des grands espaces du Montana, Iry retrouve Buddy Riordan, son ancien compagnon de cellule, accessoirement tête brûlé cramant la vie par tous ses bouts. Il faut savoir qu’à Missoula, on passe le clair de son temps à chasser et à pêcher. Quand ce n’est pas le cas, on travaille à la scierie du coin qui embauche la quasi totalité de la ville. Le soir, on picole du whisky noyé dans de la bière en mangeant des steaks bien saignants, dont le jus gras inonde des pommes de terre abondamment beurrées jusqu’à en déborder de l’assiette. Paradoxalement, c’est bien la scierie qui pose problème, notamment parce qu’elle pollue abondamment l’air pur et parce qu’elle rejette des déchets sans trop y regarder la manière. Or Iry ne travaille pas à la scierie, il travaille au ranch des Riordan. Lui qui souhaite se ranger, et mener une vie plus ou moins normale, se retrouve embrigadé dans un conflit opposant la famille qui l’héberge à la ville de Missoula, et où des tensions (et même des trahisons) vont naître de manière inattendue.

Il y a donc une appréhension terrible, parce que perceptible à chaque page, à avancer dans la lecture de ce roman. Iry Paret est un brave type qui n’a pas eu de chance et qui semble destiné à ne plus en avoir. Dès lors qu’il retrouve Buddy, le lecteur est constamment en train de craindre ce qui peut désormais lui arriver. Parce qu’Iry est un étranger qui, à sa manière, fait le lien entre les haines sociales de ces petites gens qui n’aiment pas qu’on suive une autre que la leur, et une famille qui ne fait rien pour apaiser les choses. Parce qu’Iry est un ancien prisonnier qui tente de rayer son passé mais qui ne peut s’empêcher de commettre des erreurs susceptibles de le refaire plonger. Parce que le parcours d’Iry est similaire à une magnifique chanson de blues:  celui d’un type simple, issu d’un milieu ouvrier, qui pense uniquement être un perdant parce la vie ne lui a jamais montré le contraire.

Comme souvent chez Burke, le personnage principal se construit en étant en constante opposition avec ses semblables; la nature épousant ses humeurs et ses sentiments lui permettant, l’espace d’un moment, de renouer avec la société. L’auteur amorce les prises de décision et les conséquences de chacun des protagonistes avec une virtuosité narrative exceptionnelle, en y mêlant des vapeurs éthyliques et des accords de guitare exécutés au bottleneck pour dessiner le décor montagneux de leurs souffrances escarpées. C’est passionnant.

Bottleneck, picking, boisson et mise en mots par
Jeoffroy Vincent

 

brLe boogie des rêves perdus (1978). Paru aux Editions Payots &Rivage en 2000.Traduit de l’Anglais (États-Unis) par Freddy Michalski.

En savoir plus sur James Lee Burke

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