LIP – Des héros ordinaires, un combat extraordinaire

Le genre : Document historique.
De quoi ça parle : D’éveil, de refus, d’émancipation, d’autogestion, d’union. Et de victoire aussi.
Pourquoi on en parle : Parce qu’Arcelor-Mittal, parce que Fralib, parce que les Conti. Parce que les cheminots, parce que les intermittents du spectacle, parce que les contrôleurs aériens…

Quand on ferme une entreprise, c’est la société dans son ensemble que l’on affaiblit. Il ne s’agit pas seulement de taxes communales, on l’affaiblit humainement ! Dans son tissu social, dans sa cohésion sociale. Or, cela est remis fondamentalement en cause, sans que les vrais responsables des désastres en aient une vraie conscience.
Claude Neuschwander, PDG de LIP (janvier 1974-février 1976)

lip-tome-1-lip-one-shotLip, Lip, hourra !

Aujourd’hui, que peut bien évoquer le concept de grève ? De l’indifférence ? Un soutien lointain ? Des contraintes supplémentaires ? De l’agacement ? De l’incompréhension ? Étant donnée la conjecture actuelle, la notion de grève – les revendications qu’elle porte et sa logistique visant à paralyser pendant un temps indéterminé l’objet de son activité- peut même jusqu’à susciter de la colère. Celle des principaux concernés qui se mobilisent pour défendre leurs acquis mais également celle des usagers qui, principalement, reprochent aux grévistes d’aller à l’encontre du bon fonctionnement général. D’être pris en otage. En plus la difficulté d’instaurer un mouvement cohérent et constructif sur la durée, il arrive aussi que les grévistes fasse l’objet d’une médiatisation biaisée qui participe à une forme regrettable de désolidarisation; il n’y a qu’à lire ou entendre la façon dont le récent mouvement des cheminots a été retranscrit pour se faire une idée du constat ambiant, où ne règne rien d’autre que la division.

À la lumière de cette ambiance sinistrée qui sévit à peu près dans tous les corps de métier, où les mouvements sociaux ne cessent de se multiplier jusqu’à envahir même les scènes de théâtre, l’audace dont fit preuve les ouvriers de l’usine Lip en 1973 demeure exceptionnelle. « Un cas d’école » comme le veut l’expression. En refusant le plan de licenciement, ayant décidé d’occuper l’usine et de cacher le stock de milliers de montres comme trésor de guerre, les travailleurs bisontins se sont retournés contre leur actionnaire principal et se sont battus pendant presque trois ans. Cette bande dessinée revient donc sur cette affaire qui a changé la face du monde ouvrier et sur ces hommes et ces femmes qui ont simplement décidé de se souvenir qu’un autre possible est permis.

Le regard de Solange

Aujourd’hui, j’ai appris que j’allais peut-être perdre mon emploi. C’est étonnant. Je ne pensais pas que cela m’inquiéterait autant. Adolescente, j’avais d’autres rêves que celui de travailler à l’usine.

Par son sujet, il serait tentant de ranger LIP des héros ordinaires dans la catégorie des docufictions. Or, le récit conçu et développé par Laurent Galandon (scénario) et Damien Vidal (dessins) ne relève pas que de la simple enquête. Le fond est bien celui du reportage (reproduire le déroulé des évènements en revenant sur le terrain) mais la forme est celle d’une histoire aux accents d’aventure.  Si la situation est dramatique, le ton est résolument celui d’un combat qui prend sous nos yeux une allure complexe, ample, et qui dépasse toutes les attentes.

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L’évolution de Solange

Pour que la dramatisation soit réussie, il fallait un point de vue. Celui de Solange, monteuse d’aiguilles sur les boitiers. Solange est une femme plutôt réservée, soumise aussi bien dans son travail qu’à sa maison, et qui ne trouve qu’un moment de paix dans la rédaction de son journal intime. La méthode est simple mais elle fonctionne parfaitement; elle permet à la chronologie de se déployer efficacement mais elle insiste sur les caractères et les comportements des personnages avec une simplicité déconcertante. À ce point s’ajoute celui de la photographie: lorsque le mouvement des ouvriers LIP prend une ampleur nationale, le personnage de Solange rencontre un journaliste qui lui propose de réaliser des clichés de ses collègues; l’objectif étant de se servir de ses clichés pour illustrer au mieux ses articles. Là encore, le fil thématique du reportage garde une continuité artistique propre à la construction du récit mais il permet de justifier le choix du noir et blanc qu’adopte la bande dessinée, tout en émancipant davantage le personnage de Solange.

En effet, au contact de ses collègues et au fur et à mesure que le mouvement devient le phénomène que l’on connait, Solange prend elle-même de l’assurance et de la confiance dans ses choix et réflexions. Le fait de lui donner un appareil photo légitime tout ce cheminement personnel, symbolisant le parcours collectif qui entoure la jeune femme, et nous indique où regarder. Alors qu’en filigrane la grève menace de s’essouffler face à la sourde oreille des ministères, en parallèle de la tournure des évènements qui unit aussi bien des syndicalistes que des quidams ordinaires, on (re)découvre les manipulations gouvernementales, l’importance d’une figure telle que Charles Piaget et la joie qui se dégage lors d’une victoire en collectif. Si Solange réalisera majoritairement des portraits pour, au final, embrasser la carrière de photographe, ce n’est pas uniquement pour figer l’histoire dans le temps et témoigner à sa façon. C’est également pour souligner que cette histoire, si elle appartient au passé, résonne plus que jamais aujourd’hui.

Assemblé en mots par
Jeoffroy Vincent

lip-tome-1-lip-one-shotLip, des héros ordinaires (Dargaud)- Bande dessinée cartonnée parue en mars 2014. 176 pages. Prix indicatif : 19, 99 euros.

Le site de la BD

Les propos de Claude Neuschwander sont issus de la page 172 de la postface de l’ouvrage.

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7 réflexions sur « LIP – Des héros ordinaires, un combat extraordinaire »

  1. LIP – J’ai 11 ans et pour mon anniversaire, mon papa m’emmène chez l’horloger et m’offre une montre LIP, en solidarité avec le mouvement. Elle est magnifique, avec un fond en verre qui laisse voir tous les rouages de l’horlogerie, un cadran sur fond noir avec le logo de LIP hyper design. Elle marche encore, elle n’a jamais été réparé, le bracelet n’a jamais été changé, elle a presque 40 ans et je l’ai porté pendant 25 ans quotidiennement. Les ouvriers et les ingénieurs de chez LIP, c’était pas des connards de fainéants, crois-moi. C’étaient des artisans de première et des designers géniaux qu’on a foutu à la rue, c’est ça qu’il faut dire aussi.

    Aimé par 1 personne

    1. (Du coup, vu l’époque du mouvement, je peux enfin calculer ton âge 😉 )

      Y a tellement de choses à dire sur ce mouvement que je me suis limité à la seule BD. C’est, encore une fois, presque incroyable à cette époque où chaque objet fabriqué est quasiment périmé dès son achat. Ce que tu me dis me touche beaucoup parce que ça renvoie à la noblesse d’un travail bien fait et à cette logique illogique de vouloir faire profit en faisant éhontément fi de ceux grâce à qui tout le bénéfice est dû. La BD transmet très bien ce sentiment de fierté, de l’honneur à défendre et de l’embrasement solidaire qui eut lieu. Elle est vraiment vraiment très chouette.

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  2. et puis aussi, LIP c’était tout un réseau d’horlogers, revendeurs et réparateurs à travers la France. Tu allais « chez l’horloger LIP ». Et par jeu de dominos, tous ces horlogers (qui ont soutenu le mouvement d’ailleurs) se sont retrouvés sans leur licence exclusive, livrés à la concurrence.

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