Les vieux fourneaux – Le coeur des vivants

Le genre: Road trip cocasse.
De quoi ça parle: De trois vieux papys qui papotent avec verve, d’une tentative de crime passionnel rétroactif, d’un trésor caché depuis des décennies, d’Alzheimer, de fossés et de passerelles générationnels, du temps qui passe et de cette furieuse envie de continuer à changer le monde.
Pourquoi on en parle: Parce que même si c’est incroyablement drôle, le fond de l’air est touchant.

Meuricy ! Tu parles d’un nom à la con pour une maison de retraite !
Pierrot

BD-Vieux-FourneauxCes types là se connaissent depuis l’enfance. À cette époque, ils ne voyaient pas plus loin que le bout de leurs cannes à pêche piquant une tête dans le lac. Ou au-delà de la ligne d’horizon qui se dessinait du haut de leur cabane. À cette époque, ces trois là avaient des rêves plein la tête, de la magie plein les yeux, et des envies de trésor à cacher dans un lieu tenu au secret. Bref ces trois là avaient toute la vie devant eux. Puis la vie, justement, est passée. Le travail pour tous. Les combats syndicaux et les grèves pour les uns, et la fuite en avant pour les autres. Devenus de joyeux retraités, la verve en haute forme et le physique quelque peu en berne, Antoine, Pierrot et Mimile sont toujours là. Malgré, envers et contre tout. Ils sont là, ensemble, pour se réunir autour d’un enterrement d’une femme de première classe: l’âme sœur d’Antoine. Lucette, la sculpturale Lucette, qui avait décidé -il y a bien longtemps- de claquer la porte au nez de la multinationale Garan-Servier, l’entreprise locale devenue fournisseur officiel d’antidépresseurs pour celles et ceux qui voulaient voir le monde enrubanné avec un gros nœud rose. Et comme la vie n’aime rien d’autre que de réserver des surprises de dernière minute – y compris à de vieux briscards qui ont vu beaucoup d’eau couler sous les ponts- un retournement de situation va inciter tous ces séniors à reprendre la route. Direction la Toscane avec une invitée inattendue : Sophie, la petite-fille d’Antoine, qui possède un ventre de femme enceinte aussi rond qu’une montgolfière…

J’aurais préféré le tuer à coup de pied, mais avec mon arthrite…
Antoine

Ça commence donc par un décès. Pourtant, ce premier tome des Vieux Fourneaux n’est jamais triste. Ni morose. Au contraire: le dessin de Paul Cauuet est un trompe-la-mort vif à lui seul. Pétillant, riche de couleurs pétaradantes et emprunt de ces expressions qu’on jugerait digne d’être destinées à de l’animation. Antoine, Pierrot et Mimile sont, certes, marqués par les ans mais ils possèdent en eux une malice enflammée dont le foyer est sans cesse attisé par les bons mots qu’ils envoient à tour de rôles. En les voyant, on pense immédiatement à des brochettes d’acteurs tels que Jean Rochefort, Michel Galabru ou Jean-Pierre Marielle. Même trempe, même gouaille, même charisme et ce même sens du bon mot qui sait si bien croquer les choses. Mais le tour de force de Ceux qui restent ne réside pas dans cette accumulation de dialogues pittoresques, dignes de la poésie chère à Jacques Prévert ou à Michel Audiard. Non. Rien que cela, vous me direz, c’eut été drôle et réussi, mais ce n’eut pas été suffisant. Car ce qui marque le plus n’est même pas cette opposition générationnelle qui percute gentiment celle de Sophie et celles des vieux bonhommes. Elle est présente bien sûr, et se permet même quelques scènes d’un comique joliment troussé, mais elle ne fait pas le charme du récit conduit par Lupano.

« Changer le monde… Ça aurait été plus simple de ne pas le bousiller. Des fois, j’ai envie de vous frapper, les vieux, quand je vois votre bilan. Faut pas vous étonner s’il y a plus de respect pour les anciens »
Sophie

Par bien des côtés et des postulats classiques (le secret de famille révélé, le voyage initiatique inattendu, la redécouverte de se sentir vivant sur la route…), l’histoire met comme ressort émotionnel tout un discours social que l’on voudrait obsolète. Ces trois types et Sophie partagent la même utopie de vouloir changer les choses. Parce que le monde qui les entoure est à la fois un unique terrain de jeu et un dépotoir amoral qui se complait dans sa médiocrité. Dès lors, peu importe pourquoi et peu importe comment, ce qui compte au final c’est de contribuer à faire la différence. Même si tout, depuis la politique jusqu’à l’environnement en passant par la logistique économique mondiale, paraît perdu d’avance. Pour Pierrot, c’est rejoindre le groupe anarchiste « Ni yeux ni maîtres » ( je vous laisse la saveur de la découverte). Pour Antoine, c’est mettre un point final à plus de quarante de lutte ouvrière avec son plus vieil ennemi (là aussi, je vous laisse découvrir l’identité du dit personnage). Pour Mimile, celui qui demeure le plus en retrait, c’est de continuer à ne pas se laisser dévorer par un système qui s’applique ingénieusement à mettre au ban tous ceux qui ne suivent pas le rang. Et pour Sophie… Pour Sophie, c’est l’enfant à venir. C’est s’accorder une pause pour reprendre son souffle avec une tornade professionnel de stress parisien. C’est, enfin, reprendre le flambeau du petit théâtre de sa grand-mère. Celle qui vient de disparaître. Non pas pour la symbolique du geste (encore que) mais pour continuer le chemin tracé par son aînée. Jean Cocteau disait, à juste titre, que « Le vrai tombeau des morts, c’est le cœur des vivants« . Tel pourrait être la morale, ouverte pour un prochain tome prévu pour octobre, de cet album magnifique à l’optimisme triomphal.

Cannes brinquebalantes, fauteuils roulants, ventoline et mise en mots par
Jeoffroy Vincent

BD-Vieux-FourneauxLes Vieux Fourneaux : Ceux qui restent, tome 1 (scénario: Wilfrid Lupano/dessin: Paul Cauuet).
56 pages. Édité chez Dargaud.
Disponible depuis le 11 avril 2014.

Le site officiel de la série

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