Rectify – Poème sensoriel

Le genre : Chef d’œuvre confidentiel.
De quoi ça parle : De l’insoutenable légèreté de l’être.
Pourquoi on en parle : Parce qu’il y a beaucoup à dire de cette série qui, avant tout, est une claque absolue. Parce que c’est précisément le type d’œuvres vers lequel on tend tous. Pour y chercher cette émotion si rare, si volatile avec des mots et parfois réelle avec des images…

rectifyAu-delà du réel

C’est l’histoire d’un homme qui aimerait boire un Coca. Avec des glaçons. C’est l’histoire d’un type qui qui ne sait plus comment attacher une cravate. C’est normal: cela va faire vingt ans qu’il est dans le couloir de la mort. Cette histoire, c’est celle de Daniel Holden, un condamné à mort pour le viol et le meurtre de de la jeune Hannah Dean, et qui retrouve sa liberté suite à l’apparition de nouvelles preuves ADN. À sa sortie, Daniel est accueilli par sa famille et doit renouer avec un quotidien avec lequel il n’a plus aucune habitude…

Voilà pour le pitch. Et la suite ? La suite est presque impossible à résumer: on le ferait, ou on commencerait à le faire, qu’on dénaturerait sans doute toute la puissance dramatique qui s’en dégage. Paradoxalement, peu de choses arrivent dans Rectify. Je ne dis pas que rien ne se passe mais, en seulement six épisodes, Rectify atteint une perfection quasi absolue [1], ne serait-ce que parce qu’elle fascine pour la beauté de son sujet et la modeste majesté qui s’émanent de son traitement. Passés deux épisodes de mise en forme, elle crée le trouble par son rythme volontairement lent et sa mise en scène contemplative, jouant tous les deux sur les brisures du présent et les variations des êtres. Sous un calme apparent, et toujours relatif, cette première saison condense énormément de thèmes. La difficulté de la réinsertion bien sûr, mais pas seulement; la famille, la liberté, l’attente, l’amitié, la barbarie, le deuil et la peine de mort… Sa brièveté ne fait que renforcer le caractère doublement actuel et intemporel de ce conte extrêmement dur mais, au final, puissamment humaniste. Dans un premier temps, il est admirable de voir qu’en peu d’épisodes la série parvienne à camper rapidement l’esprit tumultueux et passionné qui règne sur la communauté de Paulie (Georgie). De manière si subtile et concrète qu’on finit par percevoir pleinement l’ambiance des différents lieux (le diner local notamment) au fil des ragots, des tromperies et des conversations mondaines. Dans une Amérique minée par la crise, le retour de Daniel délie les langues et libère les esprits échaudés. Il cristallise la peur, l’incompréhension, l’injustice, le doute, la haine mais également l’envie et la fascination. Une sorte d’innocence perdue, vulnérable et provocante. Tandis que Daniel s’interroge en permanence sur la question de la normalité et sur sa perception d’une réalité nouvelle, la série peaufine donc les recoins de son récit avec une pléthore de solides seconds rôles, tous admirablement campés. Il y a Amantha (Abigail Spencer, très bien… et très jolie aussi), la sœur aîné, femme d’une beauté farouche et d’un caractère qui ne l’est pas moins; Teddy, le demi-frère, superbe et complexe figure du fils dévoué aussi bien à sa famille qu’à son travail, et qui sent son statut s’effacer dès le retour de Daniel. Et puis il y a Tawney (jouée par Adelaide Clemens, sorte de sœur éloignée de Michelle Williams) dont le cœur commence à être partagée entre celui de son mari Teddy et celui de cet homme étrange à la recherche de repères au sein d’un univers qui n’est plus le sien.

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Tawney, Daniel et quelques ballons…

– J’ai conscience que la plupart de ce que je visionne dans ma tête sont des choses que j’ai lues. Mes expériences réelles sont assez limitées. Je ne pense pas aux saisons, en tous cas pas depuis longtemps.(…) L’endroit où j’étais n’avait pas de fenêtre. Juste ces murs fins entourés par d’autres murs fins. Je n’ai jamais eu la conscience de la pluie ni entendu l’orage le plus bruyant.
C’est si triste.
Ce n’est pas aussi mauvais que cela en a l’air, parce que je ne ressentais pas les choses normalement. Elles ne me manquaient pas. Si je n’en avais pas conscience, elles n’étaient pas réelles pour moi.
Qu’est-ce qui était réel pour toi Daniel ?
L’intervalle entre les secondes.

(Sexual Peeling, épisode 2)

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Jon, Amantha et quelques arbres…

Si le doute quant à la réelle innocence de Daniel subsiste en permanence, ce n’est pas ce qui prime dans la construction narrative; la série ne s’autorisant que des flashbacks dans le couloir de la mort et non, comme on pourrait s’y attendre, en revenant progressivement sur les lieux du crime afin de creuser en profondeur dans la personnalité trouble du héros. Ce qui prime sont les convictions des personnages (sur l’innocence ou la culpabilité de Daniel) qui modulent d’une façon ou d’une autre la psyché des personnages. Et, parfois, les attire, comme pour Jon et Amantha.

Magnifique et douloureuse, Rectify regorge de scènes traitant du besoin de toucher pour ressentir ou qui s’interroge sur ce qui définit un être humain. Sa quête du bonheur ? Son succès professionnel ? Sa peur de la mort ? Sa conscience ? Son rapport physique au réel ? Cela donne des moments étrangement magnifiques comme le besoin d’étreindre quelqu’un, s’allonger dans l’herbe, l’offre d’un corps sans arrière pensée vulgaire, ou vider le coussin de ses plumes pour les faire voler dans l’air pour en apprécier l’instant. Tout un épisode (Modern Times, absolument splendide) se concentre même là-dessus: on voit Daniel monter dans le grenier de la maison pour y retrouver une partie de son adolescence; entre deux trouvailles, il enfile les écouteurs de son walkman pour se passer des chansons de l’époque où il avait encore la vie devant lui. Plus que quiconque dans son entourage, lui connaît l’importance d’être vivant dans cette fameuse « intervalle entre les secondes ». Cela donne donc, aussi, des moments plus crus comme lorsque Daniel ressent précipitamment l’urgence de se masturber…ou lorsqu’il se fait méchamment passer à tabac, lors du final de la saison. Chaque caresse, chaque coup est ressenti à l’extrême. Chaque parole également, notamment lorsque Kerwin, le détenu voisin avec lequel Daniel s’est lié d’amitié, sort de sa cellule pour se rendre à son exécution et demande à s’arrêter pour dire au revoir à son ami. La scène est d’une beauté poignante, d’autant plus marquante qu’elle n’use d’aucun artifice.

Rectify_105_05_Space_INÀ la recherche du temps perdu

Le cap de la deuxième saison est parfois difficile à passer, surtout lorsque l’on a connu une remarquable première année  et que tout le monde vous attend au tournant. Enfin tout le monde est une façon de parler. Ce que l’on a omis de préciser précédemment, et qui se renforce très nettement au fil de cette deuxième saison (allongée, pour l’occasion, de quatre épisodes), c’est de constater à quel point Rectify est un heureux accident dans le paysage télévisuel. Ailleurs ? Elle aurait probablement été annulée : pour une série du câble, et quand bien même elle possède un soutien critique dithyrambique, son audience reste malheureusement confidentielle. Façonnée par d’autres ? Elle aurait certainement sombré dans le piège d’une œuvre qui, se voulant indépendante dans le fond et la forme, serait devenue trop hermétique et agaçante par excès de style – suivez mon regard vers Top of the lake. Oui Rectify est une série lente mais qui ne se complait pas dans une atone torpeur aux accents artys. Oui Rectify est une série contemplative mais qui va au-delà de ce qu’elle montre. Sous la houlette de Ray McKinnon et de son équipe, Rectify donne quelque chose à regarder, à ressentir, et à réfléchir. Elle réitère le miracle de poser sur pellicule une avalanche de sentiments et d’émotions sans jamais, jamais ne paraître cliché. Avec une imparable modestie de moyens, elle réussit le tour de force d’allier élégance et poésie dans ses choix de mise en scène, notamment au regard de tout son travail sur la lumière qui enveloppe et épouse les personnages. Si elle est bouleversante, c’est parce qu’elle rappelle que «c’est la beauté qui fait le plus mal, pas ce qui est laid».

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Ted Jr. Et Ted Jr.

Parce qu’un épisode de Rectify vaut à lui seul toute une avalanche de louanges et de superlatifs, ceux de la deuxième saison forment une suite admirable de justesse, de sensibilité et de colère sourde. L’incandescente mélancolie qui les tend tous doit, bien sûr, énormément à tout le travail artistique ou l’importance donnée à une impeccable bande sonore (Mazzy Star, Sun Kil Moon, Balmorhea, Mirel Wagner, Arvo Part…) mais également à l’exemplaire interprétation collective de toute la distribution de la série. Hormis l’impressionnante sobriété constante d’Aden Young – dont la douceur absolue de sa voix grave contribue, pour ma part, à me toucher fébrilement- son beau-père, joué par Bruce McKinnon, est parfait, tout en discrétion et émotion contenue. Et que dire de Clayne Crawford, interprétant Ted Jr, le fils symboliquement mis de côté par la famille Holden, si ce n’est qu’il livre cette saison une performance difficile, nuancée, avec une apparente et déconcertante simplicité, et qui cristallise presque à elle seule l’éminente valeur de cette prodigieuse fiction. L’impossible quiétude qui malmène toute la hiérarchie familiale est à l’image d’une Amérique perturbée, déboussolée, en permanente quête de repères et de points d’appuis sur lesquels elle peine à rester vaillante.

Tandis que les networks annulent à tour de bras la généralité de leurs nouveautés, et qu’HBO revient enfin avec un grand drame subversif [2], la deuxième saison de Rectify entretient donc son exceptionnelle puissance émotionnelle. Tranquillement, tout en rebattant les cartes de son jeu. Alors que la série se veut toujours être une réflexion sur le temps et sur la réminiscence de nos souvenirs, elle creuse davantage vers le polar sociologique. En explorant de manière plus approfondie le passé de Daniel, et les détails qui le relient à l’affaire Hannah, Rectify se permet de discourir avec brio autour du système judiciaire américain. Sur le carriérisme des plus ambitieux, sur les jeux de pouvoir et des égos, mais aussi sur l’éthique qui s’en dégage. Secret plaidoyer contre la peine de mort, éloge de la recherche du bonheur, la série de Ray McKinnon est appelée à rejoindre les plus grandes œuvres télévisuelles. Parce qu’elle célèbre la vie de manière élégante sans, pour autant, en occulter ses parts sombres. Parce qu’elle ressemble à un poème, magistral, qui dirait que la vie précisément se résume peut-être à ceci: à ce mélange inaltérable où la douceur côtoie la douleur, sans que ni l’une ni l’autre ne prenne le dessus.

[1] : Oui, vous avez bien lu. Le mot « perfection » a beau être galvaudé, Rectify touche à plusieurs reprises cet état de grâce qui ne concerne, au final, qu’une infime poignée d’œuvres actuellement diffusées à la télévision.
[2] : L’éprouvante The Leftovers dont on reparlera bientôt.

Mise en prose par
Jeoffroy Vincent

10416965_751737681513854_7067384443454851494_nRectify (USA, 2013. Sundance Channel). Série dramatique créée par Ray McKinnon.
Saisons 1 et 2, 16 épisodes. Toujours en production.
Avec Aden YoungAdelaide ClemensAbigail Spencer, Clayne Crawford et Luke Kirby.

Le site officiel de Rectify

© photos : Sundance TV

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7 réflexions sur « Rectify – Poème sensoriel »

  1. Merci pour cet article fort joliment « mis en prose »… Et chapeau de parvenir à mettre des mots sur la claque que j’ai reçue (moi aussi) en regardant Rectify et qui m’a laissée bouche bée…
    D’accord avec vous sur l’excès de style d’autres séries qui finissent par perdre ce qui fait la grande force de Rectify: la retenue et la justesse. Le dosage est juste parfait!
    Dans ce sens, votre article me pousse à aller (enfin) découvrir la seconde saison avec la certitude que je ne serai pas déçue!
    Contente d’avoir découvert ce blog parfaitement utile 😉
    Une amoureuse de la lenteur, fascinée par la fragilité des êtres, la poésie, la mémoire sensorielle et émotionnelle, les « madeleines »…

    Aimé par 1 personne

    1. Alors, déjà, grand merci à vous pour ces jolis compliments.
      Ensuite, c’est toujours chouette de croiser des gens qui sont tombés sur la série et qui ont su y puiser quelque chose de valeur : à tous points de vue, Rectify est une série précieuse. Courez donc voir la deuxième saison et, si possible, regardez là d’une traite 😉
      Enfin, heureux que ce blog vous soit profitable, à quel degré que ce soit 🙂

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  2. voilà,c’est vu… Une 2ème claque, encore plus cinglante! Et comme toujours, après une plongée intense dans un univers « série visuel » apprécié: le vide, le blues…
    J’aurais tant voulu rebondir sur votre article et vous partager mes propres commentaires… Malheureusement, je n’ai pas votre plume, et tout ce que je parviens à formuler est :  » Mais que le monde est moche!… Mais que le monde est beau! » …Ou comment la cruauté, la colère, l’injustice, l’absurdité peuvent côtoyer de si près la beauté, la douceur, la pureté, l’émerveillement?
    Et puis je voudrais mettre l’accent sur le jeu exceptionnel de tous les acteurs qui restituent avec beaucoup de justesse cette dualité… Rien n’est lisse dans leur jeu, comme rien n’est lisse dans la vie. Mention particulière à Aden Young et Abigail Spencer, sublimes à tout point de vue…

    Impatiente de recevoir ma 3ème claque… 😉

    Aimé par 1 personne

    1. C’est sûr que tout le cast est admirable. Une pareille série n’arrivant pas tous les jours – je ne sais pas pendant encore combien de saisons Rectify pourra durer- mais il est certain que la barre est haute pour la troisième. Pour combler votre blues, vous pouvez rebondir sur The Leftovers, une très belle série dramatique largement sous-estimée par rapport à d’autres œuvres d’HBO…

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