The Leftovers – Ce qu’il advient

Le genre : Un seul être vous manque…
De quoi ça parle : De chiens féroces, d’hommes et de femmes en blanc, de voix qu’on entend, de silence, de pétages de plombs et de disparitions inexpliquées.
Pourquoi on en parle : Parce qu’HBO. Parce que Damon Lindelof. Et parce qu’Amy Brenneman bon sang.

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On ne parlera pas de révélation. Ni -car il est encore trop tôt pour le dire- de chef d’œuvre en devenir. Non, plutôt de continuité. Si The Leftovers fut présentée comme la nouvelle série du créateur de Lost, une fois n’est pas coutume, on est tenté de donner raison à l’argument marketing. Alors que son compère Carlton Cuse vadrouille sur Bates Motel et The Strain, Damon Lindelof lui, après s’être maintenu en plus ou moins bonne forme sur divers films, continue le fil rouge de ce que l’on peut appeler une œuvre. La série a beau s’inspirer du roman éponyme de Tom Perrotta (également aux commandes avec Damon), elle s’inclue dans la suite logique de ce grand drame d’aventures que fut la série d’ABC pendant six saisons. Pas facile, ni même évident, de se relever après ce qui fut l’un des plus grands phénomènes populaires de ces dernières années : Damon Lindelof y parvient donc en allant simplement de l’autre côté du miroir. Pour aller (très, mais alors vraiment très) vite, on peut dire de Lost qu’elle était une série sur un groupe de personnes, rescapées d’un crash d’avion, devenant prisonnier d’une île mystérieuse et dont l’existence et la survie étaient finalement laissées pour nulles; on y voyait une Humanité réduite à une portion symbolique tenter de reconstruire un semblant de civilisation. Avec son pitch initial (sans crier gare, 2% de la population mondiale disparait de la surface sans laisser aucune trace), on peut presque dire que The Leftovers prend le point de vue à la symbolique inversée de ceux qui auraient, précisément, perdu des proches dans le fameux vol de l’Oceanic 815 de Lost. Le fantastique en moins, la douleur en plus. Comprendre par là qu’avant d’être une série au démarrage mystérieux, The Leftovers est un drame. Resserré sur lui-même, subversif par instant, fulgurant par moments, et éprouvant pour la plupart du temps. De manière globale, c’est la série la plus radicale qu’ait offert HBO depuis des lustres.

Leftovers
Le chef de police de Mapleton, ou Kevin Garvey pour l’état civil. © HBO

À Mapleton, la ville principale où se joue le gros de l’action, on suit de manière fragmentée des personnages décomposés, au bord de la folie et de la dépression, complètement mis en miettes par leur impossibilité à pouvoir faire le deuil. La communauté n’est plus qu’une façade presque grotesque, tenue tant bien que mal par le chef de police Kevin Garvey (joué à l’écran par Justin Theroux et, accessoirement, monsieur Jennifer Aniston à la ville) qui fait ce qu’il peut avec ce qu’il a. Et ce qu’il a est plutôt gratiné. À Mapleton, les gens tentent de faire avec, ou plutôt sans l’explication quant à la disparition brutale de leurs proches. Désormais, chacun tente de donner un sens au quotidien et une raison quant leur présence. C’est la première inclinaison qui tend The Leftovers vers une émotion incroyablement forte : la culpabilité qui hante ceux qui restent et qui les enferme dans un impitoyable étau existentiel. La symbolique vaut ce qu’elle vaut – elle suscite (quelle ironie) déjà des controverses et des demandes d’explications de la part de certains spectateurs- elle n’en demeure pas moins habilement déclinée. La série faisant un bond dans le temps de trois ans, tout le monde ne vit pas l’absence des disparus de la même façon. L’Homme s’accommodant difficilement du vide et du silence, chacun contre, donc, cette absurde sélection – ce rapt- comme il le peut. Cela part du révérend, qui clame à qui veut bien l’entendre que ceux qui sont disparus n’étaient pas des victimes mais des personnes douteuses qui payent le tribut de leurs actes. Cela prend la forme d’une secte de fumeurs silencieux vêtus de blanc aux motivations obscures, controversées, et qui ébroue ceux qui n’ont pas encore rejoint leurs rangs. Petite aparté au sujet de ce groupe, baptisé les Guilty Remnants, que la femme de Kevin Garvey a fini par rejoindre: petite aparté car ce rôle est tenue par une Amy Brenneman impressionnante, découverte il y a vingt ans de cela dans la première saison de NYPD Blue, et qui livre là une performance éblouissante. D’autant plus mémorable que cette performance là se fait sans un mot. Et cela se poursuit, en parallèle, par des lycéens semi kamikazes qui, au sein de scènes assez anxiogènes, ne cessent de braver la mort à chaque occasion.

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Dans l’espace aquatique, personne ne vous entend crier. © HBO
Nora
© HBO

La série s’autorise quelques échappées en dehors de Mapleton, notamment pour suivre les tribulations de Tommy, le fils de Kevin Garvey (cf photo ci-dessus), qui a quitté le foyer pour rejoindre, lui aussi, un groupe mené par un drôle de gourou nommé Wayne. Ce n’est pas forcément la partie la plus adroite de l’ensemble: non pas qu’elle manque d’intérêt mais, au long terme, elle peine à faire le liant avec les évènements intrinsèques à Mapleton. La chute de tout cet arc narratif filial, et c’est dommage, fait presque flop. Cependant, si la narration privilégie des pistes au détriment d’autres, plus bazardées, la mise en scène épouse parfaitement le tout : avec une discrétion et une pudeur qu’il faut saluer, les raccords équilibrent l’architecture d’un récit qui semble d’abord épars, opaque et énigmatique, mais qui en devient progressivement poétique. Au fur et à mesure qu’avance la série, c’est le non-dit et l’absence de surlignage explicatif qui interpellent le spectateur et le poussent à recoller les morceaux. Et même si l’épisode 9, intitulé The Garveys at their best, est une sorte d’immense flashback qui prend place le jour du drame, il ne fait que confirmer ce qui allait déjà se passer. Au risque de décevoir ceux qui attendaient un pourquoi.

Cela est d’autant plus palpable à travers la figure de Nora (Carrie Coon, un visage à suivre), sorte de phénomène local particulier dans la mesure où elle a perdu toute sa famille. Ce très beau personnage, tourmenté et déboussolé, travaille au sein d’une compagnie d’assurances qui fait le tour des personnes ayant perdu un proche: en soumettant les assurés à un questionnaire qui, selon les réponses, autorise le versement d’une prime de compensation, Nora tente de prendre de la distance face à une situation qu’elle ne connaît que trop. Ce procédé, à la fois absurde et plausible parce qu’il répond à la logique de notre système, donne lieu à des scènes hallucinantes où l’on écoute des personnes terrassées à l’idée de ne jamais pouvoir faire le travail du deuil. En dépit d’une durée qui varie d’une personne à l’autre, le deuil, inévitablement, possède une forme de conclusion qui veut que l’on passe l’étape de la douleur à celle de l’acceptation pour continuer de vivre. Parce qu’il y a eu enterrement. Parce qu’il y a eu la mise en bière. Et parce que les tombes permettent aux vivants de se recueillir. De se souvenir. Or, là, comme dans cette incroyable scène où Nora rencontre un auteur ayant écrit un ouvrage sur la disparition, scène relatée ci-dessous, rien ne peut suivre parce que la douleur reste omniprésente.

– J’ai entendu que votre livre était incroyable.
– Le style est médiocre mais les gens sont sensibles au contenu.
– Pourquoi n’y a-t-il pas de point d’interrogation dans votre titre ? « Ce qui suit ». Point. Sans vouloir vous offenser, ce n’est pas comme si vous saviez « ce qui suit ».
– Personne ne sait. Mais on ne peut pas passer sa vie à attendre quelque chose qui ne viendra jamais.
– Qui ne reviendra pas.
– Pardon ?
– Quelque chose qui ne reviendra jamais.
– Vous avez perdu quelqu’un ?
– En effet.
– Vous savez, ma fille, il y a de cela un an, était dans le jardin, courant après quelques amis, et elle rigolait. Elle m’a vu en train de la regarder et elle avait l’air coupable. Comme si elle n’était pas sûr d’avoir le droit d’être heureuse. Mais ça, ce qu’on a vécu, ce n’est pas le deuil. Ce n’est jamais fini. C’est une sorte de perte ambiguë. Si ma fille de 8 ans peut trouver le bonheur malgré cela,  pourquoi pas nous ?
– Foutaises.
– Désolé ?
– Non vous n’êtes pas désolé. Les gens désolés n’écrivent pas des putains de livres.
– Attendez, si je vous ai offensé…
– « Perte ambiguë »? Qu’y a t-il d’ambigu à perdre sa famille ? Et vous savez parce que, quoi, vous avez perdu quatre personnes ? Vous comptez vos parents là-dedans ? Ils avaient quoi, dans les 70 ans ? Vous êtes assis là et vous me racontez votre histoire sur votre fille. J’ai perdu tout le monde. J’ai tout perdu et vous, vous êtes un putain d’arnaqueur ! Un menteur ! Vous ne souffrez pas. Parce que si vous souffriez, vous sauriez qu’il n’y a pas de futur. Il n’y a pas de bonheur. « Ce qui suit » ? Rien ne suit ! Rien !

Guest – Saison 1, épisode 6

Comme pour prévenir d’un éventuel retour de bâtons face à la mythologie que Lost avait bâti avec tant de complexité, Lindelof pose donc d’entrée de jeu les cartes sur la table : la question n’est pas de savoir ce qui s’est passé mais ce qui va se passer. Car de ce rien, hurlé du plus profond des tripes par Nora parce qu’il synthétise le vide et la culpabilité qui habitent les habitants de Mapleton, de ce rien, Lindelof et Perrotta en tissent une ode virulente à la vie qui étreint le cœur et vous hante l’esprit. De ce rien, la série nous raconte qu’il n’y a rien à attendre de plus. Parce que si rien ne suit, si nous sommes condamnés à devoir rester là alors que nos êtres aimés sont partis, sachons tirer profit de ce rien qu’il nous reste.

Morsures canines, fumées de tabac et autres backings vocals invisibles
par Jeoffroy Vincent

10268493_1458563097715114_8627946901092046353_nThe Leftovers (2014, USA).
1 saison, 10 épisodes- toujours en production. Série télévisée américaine créée par Damon Lindelof et Tom Perrotta, diffusée depuis le 29 juin 2014 sur HBO, et adaptée du roman Les Disparus de Mapleton de Tom Perrotta.

Avec Justin Theroux, Amy Brenneman, Margaret Qualley, Christopher Eccleston, Liv Tyler, Carrie Coon et Ann Dowd.
Le site officiel de la série

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