Hippocrate – Les blouses brothers

Le genre : Urgences au cinéma.
De quoi ça parle : D’un stage en milieu hospitalier, d’appareils usagés, d’un blanc-bec qui se croyait médecin et d’une chambre d’interne aux murs remplis de graffitis.
Pourquoi on en parle : Parce que Vincent Lacoste. Parce que Reda Kateb. Et parce que Madame Richard.

« Tu sais, j’ai remarqué un truc marrant: si tu demandes à un patient de s’allonger sur le dos, eh bien il s’allonge sur le ventre. Alors que si tu ne précises pas et que tu dis « Bonjour Monsieur, allongez-vous s’il vous plait », le mec s’allonge sur le dos direct »
Benjamin

hippocrate-affIronie ou pure malice, le hasard veut que Hippocrate, deuxième réalisation de Thomas Lilti, sorte vingt ans après l’arrivée d’Urgences sur NBC. Dès les premières minutes, le film multiplie les clins d’œil à ce grand drame médical de la télévision, devenu, depuis son arrêt en 2009, quasiment l’indétrônable modèle du genre. Car si l’on reconnaît également – hors champ via une conversation téléphonique ou directement sur les écrans de télévision des infirmiers de garde – la silhouette familière du Dr House rôder ci et là, l’histoire qui suit aurait largement eu sa place au sein des murs de l’hôpital du Cook County. En fait, par bien des aspects, Hippocrate raconte la même chose qu’Urgences. Avec le même regard, la même approche, le même soin, la même aisance et la même délicatesse. La médecine n’étant toujours pas une science exacte, les conflits moraux et éthiques qui animent la profession de soignant demeurent presque intemporels. De fait, ils continuent à nous questionner autant que nous émouvoir. Après tout, le personnage de Benjamin (Vincent Lacoste) n’est-il pas une sorte de cousin éloigné de John Carter ? Une sorte d’apprenti à l’assurance bien trop démesurée pour son âge, qui va se heurter à ses propres échecs pour acquérir savoir et humilité ? De même, la figure fascinante et intègre d’Abdel Rezzak (Reda Kateb) ne ressemble-t-elle pas à celle de l’arrogant – mais oh combien passionnant- Peter Benton ? Qu’importe, donc, si le récit prend une tournure initiatique familière du spectateur, l’histoire qui se déroule dans ces couloirs demeure non seulement adroitement racontée mais se fait le garant d’une ambiance rapidement identifiable et reconnaissable.

Passé l’hommage à la fiction de Michael Crichton (peu importe qu’il soit involontaire ou non, il ne vient nullement parasiter le plaisir qui s’en dégage), Thomas Lilti va cependant dans une autre direction. De manière un tantinet plus frontale que la série d’NBC tout en faisant preuve des mêmes nuances et observations. Dans son parcours en quasi décors naturels, Hippocrate tisse dans sa toile de fond un discours noble en exposant un constat terriblement amer sur la précarité des hôpitaux publics et des conditions de travail du personnel médical.

« Ce n’est pas un métier médecin. C’est… une espèce de malédiction »
Abdel

hippocrate-01
Reda Kateb. Qui ne joue pas Peter Benton.

Alors que l’on reproche souvent au cinéma français de se complaire dans un babillage nombriliste, fatiguant, et qui se concentre uniquement sur des problématiques de petits bourgeois, Hippocrate fait coup double sur deux registres différents. Sur la comédie et sur le drame social. Loin de tomber dans le piège d’une grossièreté peu finaude qui ne s’amuserait qu’à jouer sur les clichés du médecin, le film ose une satire réussie qui mord goulûment dans l’assiette de ce milieu pour, ensuite, en recracher toute l’injustice inhérente qui le charpente. Outre l’oligarchie habilement décriée, le film ne cesse de montrer par petites touches tout un environnement -supposé être soigné et entretenu- qui subsiste en vase clos, et entre quatre cloisons plus ou moins vétustes. Un peu à l’instar de cette chambre d’interne dans laquelle Benjamin passe sa première garde de nuit : là, couché sur un lit de faction, son œil porte sur des murs bardés de tags et autres graffitis qui illustrent une forme de désenchantement. On pourrait également poursuivre sur la manière intelligente qu’a Hippocrate de mettre en lumière l’importance négligée de ce que l’on appelle les Faisant Fonction d’Internes (ou FFI sur les petits badges plastifiés). Soient des personnes ultra qualifiées dans leur pays d’origine mais qui, dans notre bon vieux pays des Droits de l’Homme, demeurent recalés en simples débutants, lorsqu’ils ne servent pas de bouches-trous pour les gardes des jours fériés. De bizutages idiots en divers rites de passages, la satire que dresse Hippocrate prend une belle épaisseur dramatique en opposant le caractère juvénile de Benjamin à celui d’Abdel, modèle d’obstination et d’engagement qui tente de faire comme il peut avec ce que les soignants n’ont plus. Ou peu. Comme, par exemple, la possibilité de passer des examens de base avec un matériel en état de marche…

Mais Hippocrate est, également, un beau film. Un très beau film. En témoignent toutes les scènes avec Madame Richard, patiente très âgée en phase terminale de cancer, et que tous les services se refilent un à un. La question de l’accompagnement du malade, et celle -épineuse- du droit à disposer de son propre corps pour mourir, est abordée avec une délicatesse simple mais inouïe. La caméra se fait alors le témoin discret d’un moment hors du temps où chaque geste, chaque parole, chaque décision est exprimé avec le plus grand tact. L’on est alors impressionné de l’aisance avec laquelle Thomas Lilti (et ses acteurs, tous très justes) passe du rire à une émotion pure pour vanter la beauté d’une profession entièrement dédiée au bien être et à l’écoute des individus. En somme, vous l’aurez compris, on ne saurait que trop vous prescrire ce serment là…

Auscultations, ordonnances et autres soins prodigués par
Jeoffroy Vincent

hippocrate-affHippocrate (France, 2014, 102 minutes).

Film dramatique français réalisé par Thomas Lilti.
Scénario : Thomas Lilti, Julien Lilti, Baya Kasmi et Pierre Chosson.
Avec Vincent Lacoste, Reda Kateb, Félix Moati , Marianne Denicourt et Jacques Gamblin.

Société de distribution : Le Pacte (France)

Sortie en France le 3 septembre 2014.

© photos : Le Pacte

 

 

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1 réflexion sur « Hippocrate – Les blouses brothers »

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