Grant Lee Buffalo – La mélancolie au bout du mufle

mighty-joe-moon
© Slash/Reprise

Bien sûr il y eut Fuzzy, premier album au rock ardent s’il en est, et adoubé par Michael « REM » Stipe himself. Il est vrai qu’à l’époque de la sortie de ce disque – Automatic for the people étant devenu, avec ses pléthores de titres multi-diffusés en radio, le succès commercial que l’on sait – ce brave Michael commençait à lorgner hors du circuit alternatif et à vouloir rentrer dans le rang d’une musique plus policée. Mais le bougre avait de l’oreille : « The best album of the year hands down » disait-il alors à qui voulait l’entendre… et à ceux qui, également, comprenaient l’anglais. Sans doute avait-il vu dans le galop d’essai de Grant Lee Buffalo les prémices électriques d’une carrière monstre, libérée et étourdissante, qui aurait redonné du poil bestial à un genre menacé par le deuil imminent de Kurt Cobain ou Jeff Buckley.

Toutefois, cette perspective ne se réalisera jamais. Enfin, pas complètement. En réalité, Grant Lee Buffalo est le groupe d’un disque, à savoir Mighty Joe Moon, le successeur de Fuzzy. Ce n’est pas grave d’être l’artiste/le groupe d’un seul disque. Réussir un disque dans sa carrière, c’est déjà mieux que de ne pas en sortir un qui soit décemment correct. Rien qu’avec un pareil titre, le trio californien était voué à décoller pour ne jamais alunir; les albums suivants (Copperopolis, Jubilee), tous de bonne facture n’atteindront pas cette forme de grandeur mélodique et artistique. Comme avec Long Star Song, piste qui revient sur le siège de Waco et sur laquelle les bougres démarrent en trombe, par un tempo cadencé mais toutes guitares dehors. Pour un morceau percutant qui s’impose, d’emblée, comme un de leurs titres majeurs. Vous avez dit résonant ? Assurément.

Le reste ? Il suit. Diablement bien. Avec des embardées rageuses affolant l’aiguille du compteur (Lady Godiva and me, Drag, Side by side) et des relâchements acoustiques salutaires (Last days of Tecumseh, Happiness). A nous titiller à coup de banjo et d’accords neilyoungesques, le disque garde une allure alerte, vive, et éclaire nos oreilles par sa fureur incandescente. Parce que si Grant Lee Buffalo est le groupe d’un disque, il est également le groupe d’un homme. On aura beau dire ce qu’on veut, sur l’alchimie collégiale qui lie entre eux les membres d’une formation le temps d’une carrière, si derrière le micro ne figure pas un auteur avec de la poigne et de la trempe, le résultat pourra être plaisant, ludique, jouissif, il restera anecdotique. Avec ses textes imagés en écho avec l’actualité politique, Grant Lee Philips savait donner à ses comparses l’énergie et l’inspiration nécessaire pour que la cavale du trio soit cravachée par un sacré lyrisme. Son rock n’est pas seulement doté d’une musique électrique, galvanisante, censée vérifier si notre pied est encore susceptible de battre la mesure. Écoutez ses paroles (« Man built an empire out of ocean and earth /Man built the prisons of Joliet San Quentin Leavenworth« ). Droit dans les yeux, elles regardent les paradoxes du monde. Et de l’Amérique.

« Et la voix dans tout ça ? OK la musique mais la voix ? » Patience ami lecteur, Grant Lee Buffalo a évidemment gardé le meilleur pour la fin. Le meilleur, ou presque, parce que si Philips n’a pas un coffre si grand que cela, le timbre de ses cordes vocales possède tout de même une jolie réserve. Rock of ages, ballade acoustique à la construction des plus simples, demeure un exemple suffisamment probant du talent d’orateur de Philips. Pas tant pour son caractère envoûtant qui nous accompagne au bout de cette drôle d’expédition, et qui s’achève autour d’une relecture musicale du mythe de Sisyphe (« Father now I have stepped/ Beyond my bounds/ Now the pack I wear/ It weighs a thousand pounds/ It drags me down/ Makes me think crazy« ), mais plus pour ce qu’il suggère du rock en lui-même. Car une fois les guitares déchargées de leurs salves électriques, une fois les instrument posés puis rangés dans leurs étuis, les micros éteints et les salles vidées, dès lors que tout est terminé, aussi forts qu’ont été la rage et l’énergie- celle d’être vivant et de chanter les vivants- c’est, encore et toujours, cette sale bête qu’est la mélancolie qui est la plus têtue.

Cavales, galops et harnais par
Jeoffroy Vincent

MightyJoeMoonalbumcoverMighty Joe Moon (Slash/Reprise).
Disponible depuis le 20 septembre 1994. En écoute ici.

Le site officiel de Grant Lee Buffalo

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