Breaking Bad – Collateral Inc.

Le genre : Manuel du petit chimiste primé aux Emmys.
De quoi ça parle : De comment produire de la drogue dans un camping-car ambulant, de cancer des poumons, d’un pauvre type qui devient parrain, d’économie, de morale, de meurtres, d’un beau-frère policier pas aussi beauf qu’il ne parait, et d’un petit jeune qui va regretter d’avoir croisé le chemin de son ancien professeur.
Pourquoi on en parle : Parce que tout est une question d’alchimie…

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L’anecdote, désormais, est connue. Avant de proposer Breaking Bad à la chaine AMC, et de devenir le showrunner triomphal que l’on sait, Vince Gilligan s’est vu refermer la porte sur lui un nombre incalculable de fois : «On n’a jamais pensé à présenter ce projet aux grands networks, rapporte le créateur de la série, c’était un projet trop sombre pour eux, nous leur aurions fait perdre du temps et nous aurions perdu le nôtre. On s’est tourné vers les chaînes du câble. On a proposé le projet à HBO, et c’est l’un des pires rendez-vous que j’ai pu avoir. Quand vous présentez votre projet, il faut parler pendant 20 à 30 minutes. Je ne me considère pas comme étant un grand orateur et je me souviens de cette femme qui nous avait reçu et qui passait son temps à regarder sa montre. Naturellement, ils ont refusé le projet, que nous avons ensuite proposé à la chaîne FX. Nous avons même écrit le script du premier épisode et nous avons essuyé un nouveau refus au bout de 10 mois » [1]. Il faut dire que pitcher l’histoire d’un type qui, le jour de son cinquantième anniversaire, apprend qu’il a un cancer incurable et que, plutôt que de l’annoncer à sa famille et de se soigner en ayant le soutien de ses proches, ce même type se lance dans le commerce de la drogue pour subvenir aux besoins des siens, il y a de quoi quitter la salle de réunion en courant. Ou, au mieux, raccompagner poliment l’auteur vers la sortie, en lui faisant gentiment comprendre que produire une série sur un mourant est contraire avec la logique même du genre qui, par définition, entend s’inscrire dans le temps.

Aussi n’est-il pas étonnant de démarrer le récit avec, précisément, un accident de camping-car en plein désert : Breaking Bad, c’est avant tout l’histoire d’un accident heureux dans le paysage télévisuel. C’est une série qui, au vu de la tonalité éminemment pessimiste de son fond, de sa forme et de sa finalité, n’aurait presque jamais pu voir le jour. Au long des cinq saisons qu’elle durera, la série de Vince Gilligan s’appliquera patiemment à mettre en exergue les dommages collatéraux de ce choc – premier d’une longue et funèbre liste de cahots- pour construire une mécanique scénaristique diabolique à deux vitesses. Sans pour autant manquer de nuances, Breaking Bad ne fera jamais dans la demi-mesure, passant par des moments en totale suspension, visuellement hallucinants, à des scènes débridées d’une violence démente, car inattendue, créant de fait chez le spectateur une attraction instantanée. Au final, et c’est l’un des tours de force de cette série, Breaking Bad réussira à insuffler une envie, pour ne pas dire une attente, insatiable et malsaine de voir jusqu’où les limites morales d’un homme, supposé normal et chétif, étaient capables d’être repoussées.

« You know the business. I know chemistry »
Walter White
Chute libre- saison 1, épisode 1

Satire à peine maquillée du capitalisme qui module les hommes et la société qu’ils façonnent en déconstruisant les valeurs, Breaking Bad demeure une série qui fait désespérément écho à la brutalité économique qui frappe notre époque. Le fait qu’elle ait pris l’antenne peu de temps après la crise des subprimes lui confère une résonance particulière, accentuant le réalisme de son point de départ. Aux États-Unis, et nombre de séries contemporaines s’acharnent à le rappeler de plusieurs manières, la question de la mutuelle et de l’assurance santé est des plus dramatiques. Pour résumer, elles sont réservées à une élite qui peut bénéficier des soins à la hauteur des revenu; le reste de la population pouvant soit casser la tirelire de leurs économies soit sombrer dans une lente agonie. À ce titre, la trame de la première saison de Breaking Bad s’articule notamment autour de la problématique du règlement des traitements que doit subir Walter pour contrer la propagation de son cancer. Le fait que la série se déroule dans la ville d’Albuquerque (Nouveau-Mexique), rarement exploitée comme décor à la télévision, et où les plans de contrées arides et désertiques servent de contrepoints et de liaisons temporelles, rajoute énormément à cette sensation d’abandon, d’isolement, et, ironiquement, d’espace vierge à conquérir…

Walter White
« Non, ceci n’est pas un business plan, ceci est un cours de chimie. » – Walter White, avant rasage.

Walter White est un Américain moyen. Brillant homme de sciences, professeur médiocre et méprisé, Walter a une femme, deux enfants et une maison à charge. Au vu des deux emplois qu’il combine tant bien que mal, on l’imagine endetté. Si l’on peut aisément condamner les conséquences morales du choix du personnage, on peut en revanche parfaitement en comprendre les raisons et les fondations premières : contrairement à Weeds, autre série à laquelle Breaking Bad fut (brièvement) comparée, et dans laquelle le personnage de Nancy Botwin se lance dans la vente de marijuana uniquement pour maintenir son niveau de vie huppé dans sa banlieue chic de Californie, Walter agit sous le joug du désespoir. Il sait sa fin proche et sa situation précaire. Son objectif initial est d’amasser un maximum d’argent avant qu’il ne soit trop tard. Il est alors très intéressant de voir comment le cheminement que suit Walter, et les échelons qu’il grimpe un à un dans la hiérarchie de la criminalité, répond à la même logique que nous vante le culte du self made man d’outre Atlantique. Walter partira de rien. D’un petit camping-car miteux avec comme seul assistant Jesse Pinkman, son ancien élève peu dégourdi mais extraordinairement attachant [2], pour bâtir ensuite un empire qui fera de lui un millionnaire décadent. Obnubilé par la convoitise, la jalousie et le pouvoir, Walter n’aura plus qu’une seule idée en tête: le triomphe de la réussite. Peu importe les dégâts et les conséquences de ses actes, du moment que l’argent rentre dans les caisses. Walter finira par n’avoir cure d’une bienpensance hypocrite et d’une morale qui l’ont trop longtemps confinées dans la médiocrité et la soumission.

Dans l’une des scènes d’Un nouveau jour se lève (Gliding over all, saison 5, épisode 8), son épouse Skyler [3], face à la montagne d’argent stockée en secret dans un garage, tentera de ramener son mari déchu à l’indécence de la réalité -et, de fait, par cette exposition simple et radicale, de démontrer l’absurdité de notre système :

Breaking Bad - Walt et Skylar (5x08)
« Je me vois mal arriver chez le banquier du coup » Walter White, après rasage. © AMC

– Voilà. Voilà le fruit de ton travail. J’ai loué ce box pour ranger ça parce que je ne savais pas quoi faire d’autre. J’ai renoncé à compter. Ça faisait de telles sommes en si peu de temps. J’ai tenté de peser les billets, j’ai fait le calcul: chaque coupure, qu’elle qu’elle soit, pèse 1 g. Il y a 454 g dans une livre mais il y a toutes sortes de coupures. Donc… – Ça représente combien ? – Je n’en ai pas la moindre idée. Sincèrement. J’empile les liasses, je garde ça au sec, je mets de l’insecticide… Il y a ici plus d’argent qu’on ne pourrait en dépenser en dix vies. Je ne peux en aucun cas le blanchir, même avec cent stations de lavages. (…) Alors dis-moi, où t’arrêteras-tu ? Quelle hauteur devra atteindre ce tas ?

« Quelle hauteur devra atteindre ce tas ? ». La question sonne autant comme une prédiction qu’un avertissement sur le sort d’un personnage qui, finalement, évoluera peu par la suite. Autrefois, l’âme de Walter White se nivelait à sa moustache pathétique, son embonpoint négligé et à la laideur de ses chandails. C’était un homme triste, frustré, pour lequel on éprouvait une empathie désolée, si ce n’était une pitié embarrassée. Au fur et à mesure que le spectateur avancera dans cette série d’un désespoir noir et touffu, ne résulteront que fascination et rejet pour cet homme qui délaissera son lainage de mouton léthargique afin de se vêtir dans la parure crépusculaire d’un loup carnivore. Un loup assis sur une montagne de billets de banques, contemplant un champ de ruines désastreux d’où il ne pourra y voir aucune gloire. Et qui, fatalement, fera imploser cette même famille qu’il voulait protéger…

Il y aurait, encore, énormément à dire au sujet de cette série, notamment autour de tous les grands seconds couteaux (Hank Schrader, Gus Fring, Saul Goodman, Mike ou encore Todd) qu’elle détient dans son fourreau. On finira, simplement, sur une évidence : Breaking Bad est une série intense. Peut-être la plus intense qu’il nous ait été donné de voir. C’est une montagne russe qui vous fera serrer le coussin de votre canapé jusqu’au sang. C’est une œuvre virulente, d’un niveau de qualité quasiment constant, même si l’on pourra remarquer, dès la saison 4, l’amorce d’une trajectoire plus directe – d’une richesse de chaque instant mais aux secousses plus maitrisées. C’est une fiction psychologiquement très éprouvante et profondément passionnante pour ses multiples niveaux de lectures. On peut en effet la lire comme un polar, un western, un thriller, un drame social, comme une comédie noire ou une tragédie moderne. Dans tous les cas, c’est une fable au degré de cinématographie rarement atteint à la télévision et, depuis le casting jusqu’à l’accessoiriste en coupant par tout le pool scénaristique, portée par une équipe d’artisans dévoués et géniaux. Vous l’avez compris, c’est un trophée monumental digne d’embellir votre étagère.

Fioles, gaz, combinaisons et masques syntaxiques par
Jeoffroy Vincent

[1]: Propos de Vince Gilligan lors de la masterclass tenue au Forum des Images le 16 avril 2011.
[2]: Pour les plus curieux d’entre vous, j’avais écrit un assez long portrait de Jesse Pinkman sur Le Monde des séries en novembre 2013.
[3]: Un personnage dont il fut coutume de dire beaucoup de mal alors qu’elle incarna, à l’instar d’un Jesse en plus habile, une forme de rempart moral face à l’avidité débordante de Walter.

Breaking_Bad_S5_PosterBreaking Bad (USA, 2008-2013).

Série américaine en 5 saisons de 62 épisodes et diffusée sur AMC.
Créée par Vince Gilligan. Avec Bryan Cranston, Anna Gunn, Aaron Paul, Dean Norris, Betsy Brandt, RJ Mitte et Bob Odenkirk.

Le site officiel de la série
Intégrale disponible en DVD et Blu-ray et éditée par Sony Pictures.    

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