Rage Against The Machine – Douleur et délivrance

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© Sony BMG/EPIC

Impossible, la première fois que l’on écoute Rage Against The Machine, de ne pas ressentir ce qui ressemble très probablement à ce qui se passerait si on mettait volontairement les doigts dans une prise. Une décharge sismique vous secouant si violemment les neurones qu’elle vous laisse, abruti, sur place. Avant de réaliser que le plus violent n’est pas la décharge en elle-même mais ce qu’elle contient. Ce qu’elle relate et ce qu’elle reflète.

Pour beaucoup, Rage Against The Machine fut d’abord une révélation musicale qui concilia à l’unisson un phrasé hip-hop avec un bon son lourd, digne des grandes heures du heavy metal. Les novices curieux découvraient alors également que tout un pan prodigieux du hip-hop américain (Public Enemy, Cypress Hill, Beastie Boys) pouvait parfaitement se marier avec le circuit alternatif du metal afin de servir de manière cohérente une idéologie humaniste mais radicale.  Alors que le disque a passé le cap de ses vingt ans, il est incroyable de constater que ce premier disque éponyme n’a aucunement subi les travers du temps. Il conserve toute sa violence cathartique et sa puissance sonore, sans égale actuelle et pourtant mille fois pompée, ainsi qu’une incroyable lucidité à l’égard d’un système perverti. Qui entraîne dans son agonie économique tout ce qu’il peut corrompre et détruire. De cela, la tribu de Zach de la Rocha en a fait son cheval de bataille permanent en cavalant sans relâche sur trois albums. Rage Against The Machine fut l’un des rares exemples de formations alternatives ayant signé sur une major pour bénéficier de son exposition. Avant de se retirer de la scène. Histoire de ne pas (trop) se répéter et de garder, toujours, une cohérence au sein d’un star-system qui s’empresse toujours de museler les grandes bouches. Car, soyons réalistes, il aurait fallu être complètement fou pour miser sur le carton mondial de Killing in the name, véritable hymne existentialiste versant, en outre, toute la bile possible au sujet des origines controversées des États-Unis.

Mais la force de ce disque ne se limite pas seulement à ce hit percutant ni au savoir-faire d’Andy Wallace, ingénieur du son déjà responsable un an plus tôt du carton Nevermind. Oserais-je ? Même le jeu démentiel de Tom Morello, guitariste fauve lâchant ses doigts pour électriser la fureur à grands renforts de distorsion, n’est pas le vecteur principal du caractère exceptionnel de ce coup d’éclat. Si le premier album de Rage Against The Machine est un album indispensable, c’est parce qu’il est le premier album du groupe. Le premier disque d’une bande de gamins en colère qui va se faire entendre avec des pièces maîtresses comme Bullet in the head, Wake up, Know your enemy ou Freedom, passant d’un public hébété de cent personnes à des salles bourrées de gus pogotant dans tous les coins. Les deux suivants sont bons (Evil Empire notamment) mais souffrent paradoxalement de tomber au même endroit que le précédent coup de tonnerre. Dans les grandes lignes, tout était déjà dit. Brillamment.

Si ce disque se doit d’être rangé dans toute bonne discothèque qui se respecte, c’est surtout parce qu’il dépasse l’œuvre en elle-même. Écouter RATM, c’est comprendre ce qu’il y a derrière la colère. Comme, par exemple, l’importance d’avoir une pensée humaniste, évoquée très nettement dans les paroles de la chanson Freedom. Your anger is a gift.  Ta colère est un don. Elle permet de ne pas perdre de vue ce qui se passe autour de toi. Ce qu’on impose aux autres dont, toi-même, pauvre pion, tu fais partie. Elle te permet de garder à cœur la vigilance et l’exigence importante de réfuter tout ce qui indigne. De rester humain.  Si RATM devait refaire ce même album aujourd’hui, serait-il forcément plus noir et violent ? Pas forcément. Sans doute garderait-il la même force tragique. A l’image de cette foule, cauchemardesque somme de turbulences entrechoquées, qui comprend sans le formuler que l’issue (la révolte, la solution, appelez-cela comme vous voulez) ne peut se trouver que dans la douleur de la délivrance.

Pogos, cris, sauts et riffs lexicaux par
Jeoffroy Vincent

1992-rage-against-the-machineRage Against The Machine (EPIC)

Album disponible depuis le 3 novembre 1992. En écoute ici.

Le site officiel de RATM

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