Batman – Halloween, la nuit des masques

Le genre : Créatures noctambules contre vilains mafieux.
De quoi ça parle : D’une icône qui débute, d’un tueur en série qui ne travaille que les jours fériés, d’un procureur zélé et d’un policier surbooké qui n’en finit plus de faire des heures supplémentaires.
Pourquoi on en parle : Parce que pour un type de 75 ans, Batman porte bien le costume…

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© Urban Comics/ DC Comics

Très controversé lors de sa sortie, en raison de sa noirceur et de sa terrible cruauté, l’illustre critique américain Roger Ebert disait du film Batman le défi : «Peu importe la manière dont vous essayez mais les super héros et le genre du film noir ne vont pas ensemble ; la véritable essence du film noir réside dans le fait qu’il n’y a plus de héros». Sans vouloir manquer de respect à cette haute figure d’autorité cinéphile américaine, l’illustre Roger Ebert se trompe. Déjà parce que Batman n’est pas un super héros [1]. Contrairement à bien d’autres personnages qui possèdent la faculté de voler, de tisser des toiles ou de courir très vite, Batman ne peut compter que sur sa seule force physique et sur son pouvoir de déduction; le reste est (au sens propre comme au figuré) accessoire. Ensuite parce que les origines artistiques du personnage sont précisément ancrées dans ce que l’on nommait naguère le pulp : ces récits imprimés sur du papier bon marché qui mêlait des histoires de science-fiction, de fantastique et d’enquêtes de détectives. Bill Fingers, le scénariste attitré du comics, ne s’est d’ailleurs jamais caché de ses inspirations, citant volontiers The Shadow, Dick Tracy ou Sherlock Holmes comme modèles psychologiques pour définir l’identité du Batman. Soient des figures solitaires qui, devenues des génies dans la matière de l’investigation policière mais obsédées par leur idée personnelle du bien commun, demeurent à côté des exemples d’asociabilité…Le prototype, en somme, du modèle d’antihéros qui sera légion dans les récits de Raymond Chander et les films de John Huston et autres Otto Preminger.

À la lecture de Un long Halloween, il est plus qu’évident que Jeph Loeb et Tim Sale ont créé une histoire qui, en plus de posséder une densité en tous points absolue, revêt une ambition artistique qui lorgne autant du côté du cinéma expressionniste allemand que celle du film noir. En parlant de cinéma, il est d’ailleurs intéressant de relever à quel point Christopher Nolan puisa dans le cheminement de ce récit – qui fait la part belle au complexe personnage qu’est Harvey Dent – pour y construire ce qui fit la réussite incontestable de son Dark Knight : une réflexion crédible, sensée, autour de la notion de justice dans une ville réputée pour son amoralité et son apathie [3].  Ne pouvant donc décrire avec certitude si l’essence même du film noir réside dans l’absence de héros, on pourra avancer sans trop se tromper que ce type de récit se confine souvent dans une ambiance crépusculaire, au service d’une narration dont la finalité ne peut être que pessimiste. Ou amère.

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À Gotham « Sin » City, il est déconseillé à tous les mafieux de prendre un bain. © Urban Comics/ DC Comics

Visuellement, le récit s’imprègne forcément de cette position voulue par les auteurs : les planches favorisent les décors inclinés, une gravité physique totalement secouée et les angles rapprochés. La sensation de vertige côtoie celle des plans plus resserrés, et il n’est pas rare de lire un fragment d’une scène sur une double page. De plus – et voilà de quoi donner tort une fois de plus à monsieur Ebert- Tim Sale se fend de planches en noir et blanc qui, non seulement, font office d’hommage au genre du film noir mais qui viennent également ponctuer son récit par une violence autrement moins débauchée que celle de Frank Miller, et suffisamment percutante pour que son impact soit marquant. C’est peu de dire que le sens du cadre est omniprésent…

Au fil des pages d’Un long Halloween, où l’intrigue fait croiser les vilains populaires de l’univers du comics (telles que le Joker, Catwoman, Le Pingouin, Mister Freeze), l’essentiel de l’intrigue se noue au sein de la mafia de Gotham City. Le lieutenant Gordon n’est pas encore le commissaire débonnaire que l’on connait, et son premier ennemi est une administration corrompue. Nous sommes aux balbutiements du Chevalier Noir et les « méchants » contre lequel il combat mais bel et bien des criminels aux motivations moins cartoonesques. Cette forme d’authenticité recherchée, travaillée et assumée jusqu’au treizième et ultime chapitre, celle qui plonge le lecteur dans un monde fantaisiste et fantasque dans lequel s’entrechoquent des crapules, à la corpulence et à l’intelligence réelle, et des créatures noctambules issues de l’imaginaire, est la première réussite d’Un long Halloween. La deuxième est son rythme de narration,  à la fois étiré et vif, et qui imprègne le récit d’un passionnant et stimulant suspense où, paradoxalement, le destin tragique d’Harvey Dent est connu d’avance; en terme de récit policier pur, si l’on met de côté le fait que l’on lit une aventure avec pour personnage un type musclé qui combat le crime déguisé en chauve-souris, la trame fonctionne à merveille, tant le tout est un régal pour les yeux et l’esprit. Pièce maitresse du catalogue foisonnant des comics américains, formidable exemple de récit qui accumule du relief au fil des lectures, Un long Halloween constitue sans doute ce qui s’est fait de mieux sur Batman avec The Killing Joke. Un trophée, en quelque sorte…

Sonar et déguisements par
Jeoffroy Vincent

Batman_Un_long_HalloweenBatman : Un Long Halloween (1996/1997)

Mini série de 13 épisodes écrite par Jeph Loeb et dessiné par Tim Sale édité chez DC Comics.
Édition intégrale disponible chez Urban Comics, collection DC Essentiels.

La BD sur Urban Comics

 

[1]: Quant à la problématique de savoir si, oui ou non, Batman est un héros, cela est une autre histoire.
[2]: Et de Amère victoire , que l’on peut lire séparément mais dont l’association forme un récit fortement complémentaire.
[3]: « You either die a hero or you live long enough to see yourself become the villain« , citation extraite de la bouche de Harvey Dent dans le film The Dark Knight (2008).

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