Un Village Français – Au beau milieu de l’Histoire

Le genre: Au cœur des tourments.
De quoi ça parle: D’un petit village qui ne résiste plus – ou guerre – à l’envahisseur.
Pourquoi on en parle: Parce que, oui, contrairement à ce qu’on peut entendre et lire, les bonnes séries françaises existent vraiment.

Robert est-il responsable du fait qu’il est un cafard ? Non, c’est son état naturel. On condamnerait donc un être vivant pour ce qu’il est ?
Marcel Larcher

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Daniel, Hortense, Gustave et Jean, observant au loin les drames à venir…

Juin 1940. Nous sommes dans le petit village (fictif) de Villeneuve situé dans cette magnifique région forestière, montagneuse et –faut-il le dire aussi – très froide qu’est le Jura. Accroché dans les mairies et les écoles, le portrait du maréchal Pétain incarne encore la présence rassurante, symbolique, de ce sauveur de la France qui va permettre au pays de sortir de cette mauvaise passe. Le régime de Vichy, et le partage de la nation en deux zones, demeure toujours une solution potentielle en attendant la Libération. Ceux qui l’attendent sont nombreux. Ce sont des médecins, des ouvriers, des policiers, des postiers, des communistes, des instituteurs, des entrepreneurs, des fermiers. Des écoliers aussi. Et, en attendant la Libération, chacun continue de vivre. De faire des choix ou de refuser d’en faire. Bref Un Village Français, c’est le récit en temps réel de ces hommes et de ces femmes au milieu d’une Grande Histoire qui change la face du monde.

Série manufacturée par France Télévisions, et dont les origines remontent à dix ans, Un Village Français est exemplaire à plus d’un titre. C’est une fiction chorale formidable, à la fois didactique et ambitieuse, divertissante, poignante et pleine de noblesse. Et si par hasard, elle est peut-être un heureux accident de parcours au milieu des programmes [1], elle n’en demeure pas moins la preuve pertinente que l’Hexagone arrive à produire d’excellentes fictions sur des chaines publiques, démentant ainsi l’éternel adage voulant que les anglo-saxons aient pignon sur rue sur le sujet. Pour l’apprécier, il faut passer une première saison visuellement douloureuse et à la réalisation si vieillotte qu’elle donne le sentiment de revenir à ce qui se faisait de pire dans les années 70[2]. Une fois ces six premiers épisodes derrière vous – six épisodes qui, tout de même, ne manquent pas d’intérêt- la série développée par Frédéric Krivine, Philippe Triboit et Emmanuel Daucé embraye à la vitesse supérieure dès sa deuxième saison. Assurément, devant le succès d’audience, le directeur des programmes a bien voulu allouer plus de budget pour s’offrir une série de choix. Du coup la mise en scène s’en ressent : moins d’effets de style inutiles, davantage de plans au corps à corps et surtout, surtout, cette délicieuse sensation de ne pas voir des acteurs détonner au milieu d’un décor qui ne sente pas le renfermé de studio. Et, aussi ironique que la phrase suivante puisse paraître, où tout sonne vrai. On ferait la fine bouche qu’on vous dirait que certains acteurs ont parfois tendance à théâtraliser leur interprétation (Robin Renucci parfois, Marie Kremer souvent). Mais la série impressionne dans sa manière de gagner en puissance, en déployant prodigieusement une narration tentaculaire qui écarte volontairement tout jugement à l’emporte-pièce. En effet, s’il parait aisé, aujourd’hui, de juger de tels évènements, Un Village Français ne cesse de rappeler le caractère complexe de ces personnes prisonnières d’une situation extraordinaire, car confrontées en permanence à une panoplie de dilemmes moraux et de choix épineux. Des choix aux enjeux si lourds que, précisément, vous et moi en serions bien aises de trouver une solution qui soit digne, radicale et sincère. D’où une empathie très forte, rare, entre le spectateur et les Villeneuvois.

L’inspecteur Jean Marchetti (Nicolas Gob) : joli garçon, porte beau, vrai salaud.

Parmi la pléthore de personnages qui coexistent dans la série, certains (comme Marie Germain, Daniel Larcher, Marcel Larcher) portent déjà en eux les germes d’une résistance qui n’est pas forcément héroïque, ni même glorieuse, mais juste et périlleuse. D’autres, à l’instar de Raymond Schwartz, Lucienne ou même d’Hortense Larcher, se révèlent de manière inattendue: l’écriture de leurs comportements et de leurs traits de caractère ne se figent jamais totalement dans le marbre. Elle évolue en permanence. On pourrait également parler de Jules Beriot (magnifique François Loriquet) dont on suspecte dès le départ un virage collaborationniste et qui se révèle non seulement d’une exceptionnelle grandeur d’âme mais également l’un des maillons forts de la Résistance. Même une ordure aussi abjecte que ne l’est l’inspecteur Marchetti arrivera à avoir un geste de bonté envers ses semblables. Dans une série aussi peuplée que ne l’est déjà Un Village Français, l’apparition de nouveaux personnages pouvant poser une problématique d’équilibre à réajuster ne chamboule même pas l’orchestration générale. Sans jamais sombrer dans la démonstration ou le didactisme, la qualité de l’écriture de la série est telle que, si l’on peut éventuellement lui reprocher une (infime) propension à la dramatisation et au rebondissement [3], il faut saluer l’habileté virtuose des scénaristes à entremêler avec adresse et précision chaque détail de chaque intrigue. Sans perdre en cours de route une once de crédibilité.

Au final, Un Village Français témoigne une fois de plus du fait que c’est l’amour – ce sentiment éternellement indéfinissable, au cœur de l’épicentre dramatique où convergent toutes les intrigues – qui finit par triompher. Face à la bêtise, face à la barbarie. S’il y a bien une leçon à retenir, c’est que c’est bel et bien lui qui dicte les choix des uns et des autres. Qui pousse au meilleur comme au pire. Et qui, au final, au milieu du sang et des larmes, prend le dessus en attendant sa revanche. L’histoire de la vie, comme qui dirait… Qu’un programme en prime time de France 3, l’un des plus éprouvants à regarder qui plus est, parvienne encore à nous surprendre et à nous émouvoir après six années d’existence, c’est suffisamment rare pour qu’on en vante un maximum les mérites non ?

[1]: « Ils ne comprenaient pas le principe d’une série chorale qui se situe dans la zone grise de l’histoire. Ils ne voyaient que le modèle avec un héros positif, paternaliste, populaire, au comportement plus lisible afin que le téléspectateur puisse s’identifier« . Propos d’Emmanuel Daucé dans le hors-série du Monde datant de juin 2013, où l’article consacré à Un Village Français revient sur la genèse quelque peu houleuse de la série, notamment au sujet de sa structure dramatique.
[2] 
Ah, cette omniprésence du zoom pour accentuer le caractère dramatique de certaines scènes. Ce qui, entre nous soit dit, procure plus l’envie de rire que d’être transi d’effroi.
[3]
: Notamment à partir de la saison 4, plus feuilletonesque et jouant davantage avec les codes du cliffhanger, perdant légèrement en subtilité ce qu’elle gagne en sensationnel.

Fleur au fusil lexicale par
Jeoffroy Vincent

Capture d’écran 2014-12-09 à 11.35.42L’intégrale des cinq saisons en DVD, disponible depuis le 13 novembre 2013. En vente ici.

Le site officiel

photos : France Télévisions.

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