Nirvana – Nevermind ou l’angoisse sous la flotte

With the lights out, it’s less dangerous…
Smells like teen spirit

NevermindD’emblée, précisons-le: rédiger un article sur Nirvana– qui plus est sur l’album le plus emblématique et le plus médiatisé de toute leur carrière –  n’apportera rien de plus que la simple satisfaction de le faire. Ou la joie d’un lecteur venu se perdre par hasard ici, entre ces quelques paragraphes, afin d’en apprendre naïvement sur un disque pour lequel on a à peu près tout dit. Sans, toutefois, en avoir fait le tour.

Plus de deux décennies après la sortie d’un disque qui détrôna dans les charts le tout puissant Michael Jackson, la question se pose d’emblée : que reste-t-il de Nevermind ? Premier élément de réponse : plus que les tournures de phrases de Kurt Cobain jouant astucieusement sur les assonances, c’est d’abord l’ampleur sonore de cette galette qui s’impose comme une évidence. Si Bleach marquait en 1989 l’envie juvénile de jouer de la musique, et d’en jouer furieusement, l’ingénieur du son Andy Wallace (Rage Against The Machine, Jeff Buckley, Bruce Springsteen… la liste est longue) canalisa les éraillements vocaux de Cobain, le tabassage en règle de la batterie par Dave Ghrol et l’ondulation démentielle de la basse de Krist Novoselic avec une telle science du mixage que Nevermind reste une roquette auditive dont le tir, détonant, continue d’affoler le rock des décennies suivantes. Il faut tout de même se remémorer la chose : affolés par ce phénomène, les labels envoient leurs émissaires dans la ville de Seattle dénicher les futures poules aux yeux d’or. On signe tout, ou presque, ce que l’on trouve et entend. S’en suivent alors la (re)connaissance de formations telles que Mudhoney, Screaming Trees, The Vaselines, The Meat Puppets ou Pearl Jam – pour ne citer qu’eux. Évidemment, tout comme la foudre ne tombe jamais au même endroit, aucun de ces groupes (pas même Pearl Jam avec le légendaire Ten, écoulé à presque dix millions de galettes) ne réitérera l’extraordinaire exploit de vendre quelques trente millions d’exemplaires du même disque.

Just because you’re paranoid
Don’t mean they’re not after you
Territorial pissings

© Michael Levine
© Michael Levine

Présenté de la sorte, on pourrait croire que Nevermind demeure donc uniquement un disque de gros son doublé d’un record commercial monstre. Il est cela. Pourtant, et ainsi arrive notre deuxième élément de réponse, tandis qu’on a vite fait eu de le présenter comme un album condensant une forme de colère, intronisant Kurt Cobain comme le chantre de la génération X –  Smells like teen spirit, titre phare du groupe, fut tellement diffusé ad nauseam sur MTV que Cobain finit par ne plus le jouer en concert – Nevermind est d’abord un disque d’angoissé. Une ode électrique aux guitares saturées qui, sous son ampleur sonore dévastatrice à rendre chauve les titulaires de cheveux les plus crépus, débute par le témoignage d’une adolescence blasée et s’achève par le monologue désespéré d’un type qui fait la cloche sous un pont. Un parcours quasiment terrifiant où la solitude est palpable de bout en bout. Partout. Que ce soit au sein d’un groupe de boutonneux prépubères ou au beau milieu de rednecks amateurs d’arme.

Polly wants a cracker
Maybe she would like some food
She asked me to untie her
A chase would be nice for a few
Polly

Derrière la célèbre pochette métaphorique du disque, où l’on voit un bébé nageur tenter d’attraper un billet fixé à l’hameçon d’une canne à pêche, se cache donc une vertigineuse immersion dans le quotidien d’individus désemparés, désœuvrés, subissant plus leur sort que cherchant à en sortir. Entre un bipolaire prenant du lithium, un psychopathe séquestrant une jeune fille ou une femme qui refuse sa grossesse, le contraste entre les thématiques anxiogènes et désespérées des chansons, conjugué à un support mélodique totalement décomplexé, irrigue un album boosté à une joyeuse adrénaline. Chez Cobain, et ses textes sont particulièrement révélateurs de son affinité pour l’humour noir, la distanciation la plus désolante a toujours eu la malice d’un arrière-goût ironique. Est-ce finalement en raison de cette tacite appréciation pour une forme sordide d’apnée que, les années passant, on ne peut s’empêcher de plonger fréquemment dans la piscine de Nevermind pour le bonheur de s’y noyer ? Sans doute. Peut-être aussi parce que, comme tous les bons bains qui se respectent, si on commence par frémir, une fois la tête sous l’eau, tout va pour le mieux. Ainsi va la vie: d’abord on boit la tasse, ensuite arrive le goût de l’eau dans laquelle on patauge.

Oh well, whatever par
Jeoffroy Vincent


Nirvana-NevermindNirvana, Nevermind
Trophée de discothèque sorti en septembre 1991 chez DGC Records.
En écoute ici

 

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7 réflexions sur « Nirvana – Nevermind ou l’angoisse sous la flotte »

    1. Merci:)
      Eh bien oui, moi aussi, parfois j’ai besoin de retrouver cette période où, pendant mes années collège, je connus mes premiers émois et où, très simplement, je mimais la rythmique démentielle de Dave Grohl à la batterie muni seulement de deux stylos à la main. Et on ne rit pas…

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      1. Si je te disais que j’ai vraiment découvert Nirvana il y a seulement 2 ans. Et il y a 2 ans je n’étais pas collège, j’en étais très loin du collège. Depuis 2 ans j’écoute et réécoute les 4 albums de Nirvana. Pfiou, c’est trop bon. Je regrette vraiment de ne pas les avoir vu en concert.

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      2. Bah, y a pas d’âge pour découvrir ses classiques 🙂
        Personnellement, j’ai une préférence pour In utero. Quand on y pense, après le carton mondial de Nevermind, un album pareil c’était quasiment quitte ou double pour le groupe. Je suis très fan du groupe mais, cependant, je ne regrette pas vraiment de ne pas les avoir vus sur scène. Je reste plus curieux sur ce qu’aurait donné l’éventuelle carrière solo de Kurt Cobain; Nirvana ayant -soyons honnêt- vidé toutes ses cartouches en trois albums (Incesticide n’étant pas vraiment un disque mais une somme de face B sorties sans l’aval du trio par Geffen Records en réponse commerciale à Nevermind).

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  1. Bleach étant trop métal pour moi, Nevermind et In Utero sont mes préférés. J’aurais du mal à les départager. Quand à Insecticide, bien que ce soit une compilation de face B et de raretés, je trouve qu’on peut le considérer comme un album à part entière et je l’aime beaucoup aussi. J’ai lu sur Wikipédia que les membres du groupe avaient approuvé la sortie de cette compil pour contrer les pirates de mauvaises qualités vendus très chères.

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    1. Ah mais il y a de pures tueries sur ce disque : Dive ou Aneurysm par exemple. Après il me semble que c’était plutôt du à la maison de disques qu’au groupe lui-même; même si, évidemment, il vaut mieux écouter de bonnes versions 😉

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  2. J’ai un gros faible pour Sliver sur Insecticide. Il faut dire que ce sont les chansons les plus pop qui me plaisent chez Nirvana même si je ne dédaigne pas de temps en temps une chanson bien dure pour me défouler.

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