Whiplash – La solitude du batteur de fond

Le genre : Jazz Olympiques.
De quoi ça parle : D’un jeune homme qui veut devenir l’un des plus grands batteurs du monde et d’un vieil homme qui veut dénicher l’un des plus grands batteurs du monde.
Pourquoi on en parle : Parce que vous n’entendrez jamais plus Caravan de la même oreille.

Je ne connais pas de mots plus douloureux à entendre que « bon boulot ».
Terence Fletcher

2495583-whiplash-film-coup-de-fouetCela est devenu une coutume. Quasiment une obligation. Chaque bande-annonce ou affiche de film que vous prévoyez de voir sur grand écran accumulent les superlatifs fracassants, matraquant votre regard d’expressions récurrentes toutes faites qui, quelque part, conditionnent votre avis avant même que vous ne soyez sortis de la salle obscure. Il suffit de voir l’énorme police de caractères qui envahit tout l’espace de l’affiche ci-contre pour se rendre que Whiplash, Grand Prix du jury au dernier festival de Sundance, ne déroge pas à cette règle. Bénéficiant d’un élogieux bouche-à-oreilles, colporté par tous les festivals internationaux dans lesquels il a été projeté (faisant de lui un film aussi attendu chez les cinéphiles que n’importe laquelle des grosses productions hollywoodiennes), la deuxième réalisation de Damien Chazelle est saluée comme il se doit par une majorité de notre presse hexagonale. Toutefois, la surprise qui entoure entourant ce long-métrage – ou, diront certains, la preuve de sa réussite – est l’étonnant débat qu’il suscite : là où la plupart des plumes saluent le caractère ambigu de cette quête vers la célébrité, le peu de voix dissonantes que l’on peut entendre ci et reprochent le caractère volontairement humiliant et malsain d’une histoire où la souffrance semble être une étape nécessaire pour parvenir au sublime.

Je préfère mourir à 34 ans, alcoolique et fauché, et avoir des personnes pour parler de moi lors d’un dîner plutôt que de vivre en étant riche et sobre à 90 ans, avec personne pour se souvenir de qui j’étais.
Andrew

6.jpgSi Whiplash est beaucoup de choses (thriller intimiste, huis clos guerrier, drame musical), il ne représente en aucun cas une ode qui sublime la douleur pour la beauté de l’art. Certes, lorsqu’on engage JK Simmons pour son film, on ne s’attend pas à le voir faire des bisous cajoleurs à son partenaire; l’interprétation qu’il donne du personnage de Terence Fletcher reste tout à fait honorable, à défaut d’être surprenante dans ce que l’on connait de l’acteur (ceux qui ont vu Oz ou même la trilogie Spider-Man s’en souviennent) et dans ce qu’elle représente de cruel. Or, la cruauté de ce professeur hors norme n’est alimentée précisément que parce que ses élèves en acceptent les humiliantes conditions. Cela est-il excusable ? Non. Cela est-il compréhensible ? Oui. Tous les élèves présents dans cet auditorium de répétition qui sert de salle de classe le savent: en cas de faiblesse, la porte est grande ouverte, elle mène même directement sur le trottoir de l’anonymat. Fletcher le sait, et s’il en joue, c’est donc parce qu’en face, en un sens, tout le monde joue également le jeu.

WHIPLASH-Drums-Miles-Teller-JK-Simmons-movie-2-Go-with-the-BlogDans cet univers où pour devenir le meilleur on n’hésite pas à égarer volontairement un dossier, ou prendre la place d’un autre qui se croyait déjà confortablement installé, l’ambition d’Andrew (Miles Teller, sorte de John Belushi jeune et formidable gueule d’ange légèrement scarifiée) à vouloir s’approcher du génie n’est pas immédiatement démesurée. Si elle est rapidement palpable, elle ne devient dévorante parce que le personnage de Fletcher se repait de poupins candides de son espèce. Le jeune homme, qui va encore au cinéma avec son père en mangeant du pop-corn, va donc noyer sa naïveté dans la folie froide d’un mentor exigeant, qui peut appuyer ses débordements sur l’excuse d’une simple anecdote: si Jo Jones n’avait pas envoyé une cymbale en direction de Charlie Parker, ce dernier ne serait jamais devenu le « Bird » que le monde connait. D’où le débat évoqué plus haut: au nom de l’amour de l’art et de la niche au génie, peut-on tout s’autoriser ? La réponse, si tant est qu’il y en ait une nette et tranchée, vaut aussi bien pour le maitre que l’élève. De fait, on concèdera facilement que l’interprétation de JK Simmons demeure un tantinet théâtrale mais, sur le plan dramatique, elle est au diapason d’un milieu terriblement compétitif, où l’amour de la musique apparait presque comme secondaire au regard de l’importance que les élèves vouent pour la technique et la reconnaissance.

Whiplash est donc une terrible métaphore sur la rançon de la gloire, ou de sa simple perspective, dans un pays qui pense encore que le socle sur lequel il s’érige est celui de la quête vers le succès. À bras-le-corps et l’âme, l’investissement d’Andrew n’est pas présenté comme une forme de salut ou, à l’instar de nombreux autres films du même genre, comme un tremplin social vers l’ailleurs mais telle une épreuve physique surhumaine, où la batterie apparait comme un monstre indomptable bien plus terrifiant que n’importe quelle insulte de Fletcher. Sa récompense est celle d’une solitude progressive, froide et sans nom. De fait, celle de Fletcher emprunte le même itinéraire. Véritable leçon de cinéma, la scène finale s’impose comme un tour de force narratif qui replace ces deux hommes à l’unisson. Dans ce déluge de notes au suspense implacable, où la caméra se place à l’épicentre de l’action, Damien Chazelle achève son récit sur une ultime et terrible question: pour se faire entendre, faut-il donner ou bien battre la mesure ?

Cymbales, baguettes, grosses caisses et tambour par
Jeoffroy Vincent

2495583-whiplash-film-coup-de-fouetWhiplash (USA, 2014, 106 min).

Film américain écrit et réalisé par Damien Chazelle. Avec Miles Teller, J. K. Simmons, Paul Reiser, Melissa Benoist, Austin Stowell et Jayson Blair. Musique : Justin Hurwitz. Production : David Lancaster et Michel Litvak. Sociétés de production : Blumhouse Productions, Bold Films, Exile Entertainment et Right of Way Films. Sociétés de distribution : Sony Pictures Classics (USA).

 

 crédit photos : Ad Vitam Distribution/ Blumhouse productions/ Bold Films

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