Romain Puértolas – Le Globe-Tourisme sans peine

Le genre: Voyage Tout Terrain.
De quoi ça parle: D’un fakir à moustache, d’une armoire comme moyen de transport, d’immigration clandestine, d’un gitan qui frappe à coup de glacière, de noms saugrenus, de magie, de tours de passe-passe, d’amour et d’écriture. Entre autres….
Pourquoi on en parle: Parce qu’un incroyable succès de librairie cache parfois de jolies surprises.

extraordinaire-voyage-fakir-etait-reste-coince-armoire-ikea-1335689-616x0L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea est exemplaire à plus d’un titre. Déjà parce que son titre, précisément, est un défi pour l’oral; si vous arrivez à le prononcer sans que votre langue fourche ou ne commette un faux pas, vous serez heureux de votre prouesse légitime. Ensuite parce que c’est une histoire d’un cocasse délectable, écrite avec le souci de la bonne formule et une volonté forte d’embarquer le lecteur pour ne plus le lâcher. En ces temps où l’on a tôt fait de se laisser passivement happer par la gravité du canapé, on est toujours heureux de tenir entre ses mains un roman servant de pare-feu à la réalité et à ses vaines occupations. Un roman que vous vous réjouissez de retrouver et dont, pourtant, vous retardez au maximum l’arrivée vers le point final. Un peu comme un ami cher qu’on aimerait garder près de soi le plus longtemps possible…

Croisement amoureux entre les déambulations géographiques chères à Jules Verne et la verve comique de René Goscinny – à qui Romain Puértolas emprunte l’humour et le goût du détournement – la trajectoire d’Ajatashatru Lavash Patel (prononcer Attache ta charrue La Vache) est quasiment impossible à résumer tant elle s’imbrique malicieusement dans une suite d’imbroglios aussi loufoques que crédibles. Jugez plutôt : un fakir, venu expressément sur Paris pour s’offrir un tapis à clous dans le seul de but de le revendre à prix d’or une fois rentré en Inde, se retrouve, non sans avoir d’abord arnaqué un conducteur de taxi gitan d’une course à hauteur de 100 euros, à voyager aux quatre coins du monde dans des moyens de transports insoupçonnés.

Si le point de départ du récit (expression qui, vous en conviendrez, aura rarement revêtu un sens aussi ironique) est à lui seul une trouvaille burlesque, le reste de la traversée multiplie les rebondissements, s’autorise des digressions vers la fable et une certaine forme de merveilleux, sans toutefois ne jamais perdre de vue le contexte du monde dans laquelle elle s’inscrit. Sans doute, dans cette résurgence d’une réalité à peine caricaturée, faut-il voir l’empreinte de l’expérience professionnelle de l’auteur, autrefois lieutenant à la police des frontières, qui offre un regard inattendu et d’une très grande sensibilité sur la thématique tristement polémique de l’immigration. Au fur et à mesure que l’évasion insolite mais involontaire d’Ajatashatru prend de multiples véhicules (armoire, camion, malle, montgolfière, soute d’avion etc…) et l’éloigne de son objectif premier, son itinéraire débouche sur la découverte d’une humanité faite de clandestins, de migrants, de policiers zélés, de soldats, de pirates mais également d’acteurs, au quotidien si coupé du monde que tout ce qui figure en dehors de leur bulle n’est que pur divertissement. Le lecteur, considéré de la même manière qu’un valeureux compagnon de route, assiste alors à la construction fourmillante d’un tableau pointilliste où cohabitent des personnages farfelus, et aux noms tous saugrenus, qui ne possèdent jamais le tempérament qu’ils reflètent souvent malgré eux.

Ailleurs, le trait aurait probablement été plus grossi; Puértolas flirte avec la farce mais par petites touches, ne cédant jamais à la facilité pour justifier un bon gag. Là où il fait souvent mouche, c’est dans ses descriptions inventives, ses analogies référentielles et, surtout, dans son rôle de conteur. Aussi n’est-il pas anodin d’assister à la (re)naissance du fakir, Ajatashatru ayant décidé de rendre au monde l’aide et la bonté qui lui auront été bénéfiques tout au long de son périple en devenant écrivain. Non content de posséder les bases d’une possible nouvelle histoire, l’immersion, au cœur du récit, de trois chapitres écrits sur une chemise (dans une soute d’avion, on fait avec ce qu’on a), est la démonstration amoureuse que l’oral et l’importance de narrer représente plus qu’un don mais une existentielle nécessité. Tandis que le lecteur, transporté mais curieux, se demande comment l’auteur va se pouvoir démêler toutes ses pistes et fils narratifs disséminés aux quatre coins de l’univers, Puértolas réussit à surprendre jusque dans ses dernières pages. La fin, riche d’une cohérence aussi grande que l’imagination déployée tout au long de ce rocambolesque périple, est belle et bien à l’image de l’ensemble : un tour de magie que l’on suit avec étonnement et la félicité d’avoir été charmé.

 Tapis, clous, serpents et lévitations lexicales par
Jeoffroy Vincent

extraordinaire-voyage-fakir-etait-reste-coince-armoire-ikea-1335689-616x0L’Extraordinaire Voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea,
Éditions Le Dilettante, 2013, 256 pages.

Une version audiobook, hautement recommandable car lue par le roublard Dominique Pinon, est également disponible chez Audiolib.

crédit photo : Romain Puértolas, site officiel.

 

 

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