Retour vers le futur – De Reagan à Jules Verne

Alors dites-moi, visiteur du futur : qui est président des États-Unis en 1985 ?
Ronald Reagan.
Ronald Reagan ! L’acteur ? Et qui est vice-président ? Jerry Lewis ? Vous allez me dire que Bette Davis est la Première Dame du pays ? Et John Wayne ministre de la Défense pendant que vous y êtes ?

Emmett Brown et Marty McFly (Retour vers le futur, 1985)

Le voyage dans le temps ou l’ascenseur social

Tous les gamins ayant grandi dans les années 90 le savent. Tous les gamins même leurs parents: pour se rendre au lycée, Marty McFly fait du skate en écoutant Huey Lewis * à fond les écouteurs, mais également du Van Halen à ses heures perdues ou en désespoir de cause. Baskets Nike bien rodées, jeans et blouson rouge serrés sur son corps d’adolescent, Marty McFly habite dans la petite ville de Hill Valley en Californie. Il a une copine, Jennifer, qu’il aimerait bien emmener en balade au volant d’un 4×4 Toyota flambant neuf. Marty McFly a un rêve. Celui de devenir une riche star du rock. Lorsqu’il rentre chez lui, il passe à table et regarde la télévision pour éviter de discuter avec ses parents en pleine décrépitude. Marty, en somme, est un pur produit des années 80.

1985_051Lorsque l’on revoit (et Dieu sait que c’est fréquent) le premier volet de Retour vers le futur, plus que d’apprécier une nouvelle fois les facéties spatio-temporelles et la savoureuse mécanique qui emmène l’adolescent de 1985 à rencontrer ses géniteurs en 1955 – et accessoirement inventer le rock- c’est de constater à quel point son voyage dans le temps modifie la classe sociale à laquelle appartient sa famille. Hill Valley représente l’Amérique telle que le conçoit Ronald Reagan : un pays qui aspire au plein succès, propret comme tout, et doté d’une prospérité inspirant le calme et le bon vivre. Si Marty est ami avec l’excentrique Emmett « Doc » Brown, ce n’est pas uniquement par hasard. Dès le départ, cette amitié nous est présentée comme indéfectible, et comme contrepoint au désastreux contexte familial de Marty, dont chacun des membres est un exemple de tristesse absolue. Son père George se fait exploiter, sa mère Lorraine est une alcoolique notoire, sa sœur est une vieille fille sans emploi, complètement cruche de surcroit, et son frère un loser de première classe qui travaille de nuit dans un fast food quelconque, et qui doit probablement confondre la gomina avec le shampoing. J’en oublierais presque Joey, l’oncle qu’on ne verra jamais parce que toujours en prison. Autant de paramètres reflétant la morosité d’une classe moyenne désenchantée. Lorsque Doc, notre physicien de cinéma préféré, concrétise enfin l’un des fantasmes les plus absolus de toute notre Humanité (le voyage dans le temps, pour celles et ceux qui ne suivent plus), il permet à Marty d’inverser le cours social des choses.

RVLF 1Ainsi, quand l’adolescent rentre chez lui, sa famille habite en banlieue dans une maison, lumineuse et cossue, aux antipodes des murs lugubres et sinistres du début. Son frère et sa sœur sont tous les deux confortablement installés dans la vie active, et son père George est devenu un modèle de réussite. Ce dernier écrit des best-seller, joue au tennis avec sa femme pour passer le temps, conduit une BMW flambant neuve… et peut enfin offrir à Marty le 4×4 dont son fils rêvait en secret.

Meta (pour)suite et explorations tempo-littéraires

Marty, je n’ai pas inventé la machine à voyager dans le temps dans un but lucratif. Mon but c’est d’élargir notre perception de l’humanité, d’où nous venons, où nous allons, les soubresauts et les péripéties, les périls et les promesses peut-être même trouver une réponse à cette éternelle question : Pourquoi ?

Si la question posée par Doc restera sans réponse (lecteur, si tu es capable de me donner le sens de la vie en une réponse, et sans cogiter dessus pendant une journée, envoie-moi un message), le deuxième volet de Retour vers le futur s’inscrit pleinement dans ce que le scientifique avance, à savoir une relecture intertextuelle du premier opus. Assez déconsidéré sur l’ensemble de le trilogie, présentant deux films en un, ce volet n’en demeure pas moins un élément important dans la charnière du récit. Peu à peu, les péripéties de Marty se détachent de leur sous-texte reaganien pour s’inscrire dans le registre hybride de la comédie d’aventure, avec une dimension de relief qui joue énormément sur la complicité du spectateur. Si la partie où Marty revient dans un 1985 bis, année parallèle dans laquelle Hill Valley est un territoire dangereux et décadent sur lequel règne Biff, celle où le jeune homme retourne en 1955 pour revenir sur le lieu de ses premières aventures est un pur délice. Le spectateur en oublie presque l’objectif initial – celui de tout remettre dans l’ordre- et s’amuse à anticiper, ou à commenter, les détails d’une histoire qu’il a déjà apprécié. Marty devient un témoin revisitant ses propres aventures, sans jamais que l’histoire ne tombe dans la redite. En résulte une sorte de meta-film, de suite sans en être véritablement une, mais qui, pourtant, fait avancer l’histoire.

1985_094Sans doute parce qu’on y sent une sorte de total lâcher prise, la troisième et dernière partie de Retour vers le futur demeure, à mon sens, la meilleure. Le récit s’amuse désormais à explorer le mythe de l’Ouest, avec ses clichés historiques et cinématographiques, en dérivant de la comédie à la romance badine et en gardant certains codes de l’univers de la saga (le bar, l’hôtel de ville…). Marty laisse alors le champ libre de l’action à son ami Doc, désormais au centre d’enjeux sentimentaux avec une institutrice. On apprend alors que les origines du génie du scientifique prennent source dans les romans de Jules Verne,  dont il est féru depuis sa plus tendre enfance. Vingt milles lieux sous les mers ou De la Terre à la Lune sont d’ailleurs explicitement cités par le personnage à la démente chevelure. Dit comme ça, on pourrait certainement plus parler d’hommage que d’influence. Il n’en demeure pas moins que la confidence confère à la personnalité déjà appréciable de Doc un supplément de sympathie. Jules Verne étant un artiste d’extrêmement visionnaire, les scénaristes insufflent à Doc (plus qu’à Marty même) la même attitude, jouant moins sur les anachronismes que sur les avancées technologiques; les fans se souviendront de cette scène totalement absurde où, dans son atelier de 1885, Doc demande à Marty de l’assister au pied d’un gigantesque armada de rouages et de mécanique qui s’avère être… un réfrigérateur. A la fin du film, ce n’est même plus la DeLorean qui sert de moyen de transport temporel mais un splendide train du XIXème siècle, rafistolé aux bons soins du scientifique en une variation ferroviaire et spatiale du Nautilus.

Lorsque Marty, désormais de retour en 1985, demande à Doc s’il a l’intention de retourner vers le futur, ce dernier lui répond en souriant qu’il y est déjà allé. De là à conclure que Doc, et sa nouvelle petite famille, s’en vont convoler vers la Lune ou à travers l’espace, il n’y a qu’un pas que l’imaginaire peut aisément franchir. La saga de Robert Zemeckis peut enfin s’affranchir du divertissement hollywoodien -tel que Steven Spielberg s’amusait à en produire dans les années 80- pour s’inscrire dans la grande tradition du cinéma d’aventures.

Convecteur temporel, gigowatts, vitesse à 88 miles à l’heure et autres nom de Zeus par
Jeoffroy Vincent

*: Ah, l’ineffable synthé de Power of Love

Retour-vers-le-futur-HD-3Retour vers le futur (Back to the Future, 1985, 1989, 1990. USA).
Trilogie écrite par Bob Gale et réalisée par Robert Zemeckis. Avec Michael J. FoxChristopher LloydLea Thompson et Thomas Francis Wilson.

Le site français de Retour vers le futur

Crédits photos : Universal/ RVLF

 

Publicités

6 réflexions sur « Retour vers le futur – De Reagan à Jules Verne »

  1. Merci de parler des « Retours… ».J’ai aussi les 3 films et on se les repasse avec les enfants avec d’autant plus de plaisir qu’on a vécu là-bas dans ce genre de lotissement et de petite ville.

    J'aime

    1. Quoi, vous avez vécu à Hill Valley ? Mais c’est génial ! 😉
      Je ne compte plus les fois où j’ai vu la trilogie (en plusieurs centaines de milliers réparties sur les VHS, puis les diffusions ou encore les DVD); je dois connaître les répliques par coeur autant en VF qu’en VO. Vous me mettez devant l’un des opus, je suis capable de rester sans décrocher…

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s