American Sniper – Clint Eastwood, franc et tireur

"American Sniper" New York Premiere - Inside ArrivalsDans un pays où le cinéma hollywoodien ne jure désormais plus que par des franchises de super-héros en masques et collants (ou des reboot de franchises de super-héros en masques et collants), on ne s’attendait pas à ce qu’un film grand public s’empare successivement d’une thématique riche en controverses et de la première place du box-office. La polémique libérant les débats de tous bords et attirant toujours les foules de tous poils, on a donc énormément glosé sur American Sniper, adaptation de l’autobiographie Chris Kyle, tireur d’élite aux 255 victimes revendiquées, hommes, femmes et enfants compris. Immense succès de librairie aux USA lors de sa sortie en 2012 – succès redoublé dans nos librairies depuis la sortie en salles – il était logique que le cinéma se penche un jour sur le destin ambigu de cette figure militaire. Que ce soit Clint Eastwood qui s’y intéresse a ajouté plus d’une louche d’huile sur le feu, le cinéaste étant connu pour ses nombreux soutiens républicains et ses prises de positions conservatrices. Beaucoup de critiques ont fusé de toutes parts, pointant d’un doigt lourdement accusateur l’ancienne vedette taciturne de Sergio Leone, l’accusant de faire l’apologie d’un patriotisme nauséabond et, de fait, de justifier l’intervention militaire américaine en Irak. Intervention que l’intéressé a lui-même sagement analysé, lors de la sortie de Lettres à Iwo Jima, dans un article paru dans Le Monde en 2006:

Je fais partie de ceux qui pensent que l’intervention en Irak n’était pas une priorité. L’Irak aussi a commencé comme une opération de police pour se débarrasser de Saddam. Mais une fois en Irak, que faites-vous ? Le cauchemar commence, même si, sur le terrain, vous avez gagné la guerre. C’est un jeu à somme nulle. Les hommes politiques sont davantage concernés par l’exercice et la conservation de leur petit pouvoir que par le sort du type en première ligne. C’était vrai hier. Cela ne l’a jamais été autant qu’aujourd’hui…

C’est donc mal connaître le cinéma de l’ami Clint qui, outre ses propres compositions d’antihéros, a peaufiné durant toute sa carrière une filmographie riche en personnages imparfaits. Rien qu’en prenant exemple sur Impitoyable, fable crasseuse et humide sur fond de western crépusculaire, Eastwood n’aime rien tant que de mettre en scène des personnages en conflit permanent avec eux-mêmes. Des hommes tourmentés, tiraillés entre une morale qui ne sait plus où situer la frontière entre le Bien et le Mal. Et où le naturel de leur personnalité revient sans cesse au galop lorsqu’il s’en trouve chassé. Dans Un monde parfait – sans doute son film le plus poignant- le réalisateur nuançait également son statut d’icône légendaire au fil d’une chasse à l’homme qui se muait peu à peu en poème rimbaldien : dans une Amérique minée par le décès de JFK, on voyait qu’un criminel n’était pas forcément la bête sauvage à abattre froidement. De la part d’un type qui joua l’inspecteur Harry – personnage accusé par certains critiques de l’époque de faire l’apologie du fascisme – Eastwood prônait déjà l’importance de lire entre les lignes. De déceler la part de subtilité sous-jacente cachée derrière ce que l’écran nous renvoie. La route thématique empruntée par le réalisateur ces dernières années parle d’ailleurs d’elle-même : de Million Dollar Baby (l’entraide) à Invictus (la fraternité) en passant par Mémoires de nos pères (le pamphlet pacifique), elle montre un réalisateur soucieux de faire du cinéma un champ de projections riches en réflexions existentielles, loin de tout nationalisme.

Alors, quid, justement d’American Sniper me direz-vous ? S’agit-il réellement d’un film louant la suprématie militaire américaine ou, au contraire, d’un pamphlet anti-militariste ? Il suffit d’un passage pour y répondre. Revenu dans son foyer, la caméra tourne autour d’un Chris Kyle qui semble regarder la télévision. Hors champ, on entend des bruits de mitrailleuses, des cris d’effroi et des hurlements… la parfaite bande son d’un film de guerre qui paraît être assez violent. A ce stade du récit, Kyle est déjà retourné plusieurs fois en Irak. On se dit que le besoin de regarder un film de guerre se justifie par un besoin de retrouver un lieu, ou un contexte, fut-il barbare et meurtrier, dans lequel Kyle avait un but. Un sens. Alors que la caméra achève sa rotation, le plan s’achève sur Kyle fixant un écran…noir. La scène, d’une simplicité d’exécution, est aussi efficace que terrible pour illustrer l’esprit désorienté dans lequel évolue le personnage principal. A l’instar de Le Retour (Hal Ashby, 1978) ou de Voyage au bout de l’enfer (Michael Cimino, 1978), American Sniper est donc en premier lieu la radiographie d’une nation qui ne sait plus où situer les idéaux sur lesquels elle a forgé son socle libertaire de pays conquérant. Plus qu’un biopic sur un homme qui ne s’épanouit finalement qu’en exécutant des cibles au nom d’une fraternité toute relative, c’est une immersion pessimiste dans un enfer terrestre où la guerre demeure une fatalité écrasante, d’où laquelle on ne revient jamais. La figure du berger protecteur, vantée lors de la jeunesse de Kyle par le père de ce dernier, se retrouve plusieurs fois mis au pied du mur par Eastwood. La première fois par le frère cadet de Kyle qui, devant celui qui est devenu une légende, envoie bouler toute cette mascarade. La deuxième fois par Marc Lee, l’un des compagnons les plus fidèles du sniper meurtrier, au fil d’un dialogue des plus exemplaires :

– La Bible que tu as, c’est un gilet pare-balle ?
– Celle que j’ai ici ?
– Oui, je ne t’ai jamais vu l’ouvrir.
– Pour Dieu, la patrie et la famille pas vrai ?
– Tu crois en Dieu ?
– Marc, de quoi parles-tu ?
– J’ai grandi en Oregon et il y avait une clôture électrique près de notre maison. Notre grand jeu était d’attraper cette clôture et de voir qui la tiendrait le plus longtemps. La guerre, c’est un peu comme cela : ça procure des chocs et on ne peut y résister très longtemps.

Cartouches linguistiques, cibles lexicales et autres touches sous la détente par
Jeoffroy Vincent

 

American_Sniper_posterAmerican Sniper (USA, 2014, 132 min)

Co produit et réalisé par
Clint Eastwood. Scénario : Jason Dean Hall, d’après American Sniper : l’autobiographie du sniper le plus redoutable de l’histoire militaire américaine de Chris Kyle. Direction artistique : Charisse Cardenas et James J. Murakami. Décors : Harry E. Otto et Dean Wolcott. Montage : Joel Cox et Gary D. Roach. Photographie : Tom Stern. Production : Bradley Cooper, Clint Eastwood, Andrew Lazar, Robert Lorenz et Peter Morgan.

Avec Bradley Cooper, Sienna Miller, Jake McDorman et Luke Grimes.

 Sortie en salles le 18 février 2015.


crédit photo : MSNBC/ Theo Wargo/Getty Images

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