Le Prisonnier du ciel – Barcelone et le temps des secrets

PDCC’est une constante depuis ses premières œuvres [1] , et qui se vérifie à nouveau dans Le Prisonnier du ciel, dernier roman en date de son auteur et troisième volet de la saga du Cimetière des Livres Oubliés : Carlos Ruiz Zafon aime les histoires peuplées de personnages qui se retrouvent confrontés aux fantômes d’une époque que l’on a oublié. Soit parce qu’on ne l’a pas connue, soit parce que cette époque est un nœud de mauvais souvenirs que l’on n’a pas envie de démêler.

Que vous lisiez Marina, Le Prince de la Brume, Le Palais de Minuit ou Le Jeu de l’Ange, autant de romans aux tons finalement peu différents, Zafon raconte la même chose : la résurgence du passé exerce toujours sur le présent une influence inattendue. La logique de l’auteur barcelonais ne consiste ni à alterner les époques pour empiler les chapitres, ni à faire de simples allers-retours temporels pour conférer à ses récits une quelconque grandeur littéraire et dramatique. Pas du tout même. Si l’architecture narrative demeure complexe, elle ne l’est vraiment qu’avec le recul, lorsque l’on a terminé de lire ces pages qui se tournent avec une déconcertante facilité, et qui en acquièrent progressivement une densité narrative qu’il était impossible de mesurer au départ. Car lorsque le passé refait surface, ce n’est jamais par fatalité, ni par nécessité de relancer théâtralement un récit en mouvement via un effet de surprise légèrement provoqué. Cela n’empêche nullement Zafon de maîtriser l’art du rebondissement. Ce qu’il aime par-dessus tout, même dans ses histoires les plus intimistes (comme Marina, émouvante parabole sur la fin de l’innocence à l’adolescence), c’est de démultiplier les mystères, et les enchevêtrer dans un enchaînement de tiroirs d’où ressortent des évènements, des anecdotes et des faits qui illuminent le présent d’une autre lumière.

Cette constante que l’on mentionnait plus haut est d’autant plus visible que, cette fois, Zafon a choisi l’époque du franquisme comme décor de son action. Il fait évoluer ses personnages fétiches hors des sentiers fictifs de L’Ombre du vent et du Jeu de l’Ange pour les plonger au coeur d’une réalité historique aux sombres échos. A cette rencontre entre passé et présent s’ajoute donc celle du romanesque et de l’Histoire. Celle d’Alexandre Dumas et d’un régime dictatorial qui dura quatre décennies. De la même façon que Franck & Vautrin use du personnage de Boro pour revisiter les évènements marquants de notre monde, Le Prisonnier du ciel s’équilibre autour de deux réalités complémentaires pour rejoindre ce point charnière où l’imaginaire du lecteur côtoie la chronologie de la mémoire.  A côté, donc, du suspense, de l’aventure, de la romance, d’une évasion, et d’une forte histoire d’amitié, figure également une critique noire et cruelle sur le pouvoir et ses désastreuses conséquences, autant morales que physiques, qu’entrainent les parvenus arrivés au sommet de la toute puissance.

Comme à son habitude, l’écrivain fait la part belle à une Barcelone poétique, cité tourmentée et intemporelle, grandiose et fantastique dédale de scènes et de possibles où errent d’attachants protagonistes, et au sens imparable de la répartie. La figure centrale du récit, l’impayable Fermin Romero de Torres, est d’ailleurs un exemple éminent qui symbolise à lui-seul la fascination, et l’enthousiasme, que peut susciter l’auteur au fil des pages.  Le Prisonnier du ciel est donc le roman de plusieurs histoires; la force notable de ce dernier (?) volet étant de ne pas rester sur les acquis des deux précédents mais d’en revisiter l’âme pour ouvrir sur une conclusion qui ne manque pas de panache. Une conclusion qui, certes, abandonne le lecteur sur un sentiment chargé d’ambigüité [2] , mais qui replace justement le roman dans l’oeuvre de l’auteur. A savoir que le temps est une mesure relative. Une mesure relative et obscure sur laquelle on ne peut s’empêcher de vouloir projeter des rêves ou des souhaits en espérant, un jour, qu’ils deviennent concrets.

Pages précédemment feuilletées par
Jeoffroy Vincent

Le Prisonnier du ciel (352 pages), paru aux éditions Robert Laffont et traduit de l’espagnol par François Maspero. Disponible depuis le 8 Novembre 2012. Prix : 21,00 €.

Résumé et informations supplémentaires sur le site de l’éditeur.

[1]: Récemment traduites et éditées en France chez Robert Laffont depuis le considérable succès de L’Ombre du vent (douze millions d’exemplaires vendus, au bas mot).
[2]: Quant à l’avenir de Daniel Sempere et de l’orientation morale que compte choisir ce dernier.

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