La loi du marché – Sociale distorsion

Le genre: Humble héros.
De quoi ça parle: D’un chômeur ressemblant beaucoup à Vincent Lindon avec une moustache qui, après une longue période d’inactivité, bat le pavé dans une grande surface en tant que vigile.
Pourquoi on en parle: Parce que cela se passe en Picardie mais cela pourrait se passer partout ailleurs. Et puis parce que Vincent Lindon est l’un des rares acteurs à bien porter la moustache sur grand écran.

073359On a souvent tendance à dire du cinéma français qu’il se complait dans une forme de nombrilisme. Qu’il peine à se réinventer, qu’il est surdialogué et qu’il s’écoute parler pour rabâcher ces mêmes petits drames bourgeois dont, finalement, on se désintéresse grandement. C’est à la fois vrai et faux: oublier l’extraordinaire et récente finesse que des films comme Les femmes du 8ème étage, Toutes mes envies, La vie d’Adèle ou encore Hippocrate ont su démontrer serait la manifestation d’une sévère mauvaise foi et, de fait, renier que des cinéastes sont capables de s’emparer de thématiques sociales et populaires avec talent, sans prendre les spectateurs pour des nigauds.

Alors que les paillettes du Festival de Cannes retombent déjà pour se fondrent dans la routine du quotidien, La loi du marché (re)donne confiance à celles et ceux qui penseraient, précisément, que l’Hexagone ne produit plus de bons films. Parce qu’il semble être le seul long-métrage ayant fait l’unanimité chez des critiques éternellement insatisfaits, parce qu’il demeure l’une des rares œuvres sélectionnées visible en salles, et parce qu’il expose une réalité terrible, cinglante, crue et terrifiante, d’autant plus terrifiante que la mise en scène n’use d’aucun artifice pour l’illustrer, le troisième film de Stéphane Brizé est un uppercut qu’il faut s’empresser d’encaisser. Vous pensez cinéma engagé ? Vous faites la moue ? Vous envisagez de passer votre chemin pour préférer, sûrement, un film plus léger ? Vous auriez tort… Certes, vous n’en ressortirez pas avec le sourire grand jusqu’aux oreilles mais La loi du marché appartient à cette catégorie de films – de grands films- qui réussissent à s’imprégner de notre époque afin de la contredire point par point. Aussi mérité que ne l’est son Prix d’interprétation, le plus grand tour de force du film n’est pas Vincent Lindon mais l’admirable simplicité avec laquelle Brizé use de sa caméra pour raconter le parcours de cet homme qui survit dans une routine faite de brisures et de moments de joies. Une blague énoncée lors d’un repas, un cours de danse ou un rendez-vous avec le proviseur du lycée de son fils… ce qui pourrait apparaître comme inutile est inclus avec le même regard de cinéaste.

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« Cannes, Cannes, est-ce que tu me reçois ? » © Diaphana

Douceur, tension et temps qui passe sont donc conjugués par un cadre serré, défini par une caméra à l’épaule à la relative stabilité, multipliant les plans rapprochés contenant à peine plus de cinq personnages maximum par scène. Trois fois rien en somme. Mais cette économie de moyens prodigue une force dramatique incroyable via des scènes d’une tension rare, diffuse, instaurant un malaise aussi grand que ne l’est le calme avec lequel les choses surviennent. En cela, la bonhommie légendaire de Lindon tempère énormément ce qui, ailleurs, aurait pu être une charge beaucoup plus énervée. Emportée, ce qui n’empêche pas le film de dénoncer beaucoup de travers. Ici, la violence des situations et des évènements sont d’autant plus saisissants que Thierry, le personnage de Lindon, encaisse intérieurement les situations dont il est le témoin voire le sujet. Si le passé du personnage est brièvement raconté, juste assez pour que l’on comprenne à quoi ressemble Thierry, l’empathie avec son environnement est immédiate. Que ce soit au fil d’une entretien avec un conseiller Pôle Emploi puis via Skype pour un éventuel futur job sous-payé, Thierry est l’une de ces nombreuses personnes que l’on connait. Il pourrait être notre père, notre oncle, notre grand frère, notre ami. Nous.

Écrasé par une logistique qui, pour peu qu’elle lui soit tristement familière, attriste désespéremment par son absence de considération humaine, le spectateur n’est jamais mis à distance de ce qu’il observe. L’idée n’est ni de faire un docu-fiction ou de se rapprocher du réel. L’idée c’est de sonner juste et, à ce titre, La loi du marché ne possède aucune fausse note. Même dans les schémas qu’il répète (les fameuses scènes d’interrogations entre les vigiles et les voleurs), le film déroule un état des lieux qui, s’il n’est pas surprenant, interpelle encore par l’aberration de son fonctionnement. Et pose in fine la question suivante : dans un monde tel que le nôtre, comment a-t-on fait pour laisser s’installer pareil système ? Un système qui, du moment qu’il réussit à faire l’économie de bouts de chandelles ou à inclure des personnes dans des cases, se dédouane de tout et se permet même d’accepter l’inacceptable. D’être humilié, déconsidéré, d’être sous-payé, d’être apathique et sans pitié… de faire de la précarité une banalité supplémentaire qui ne nous concerne plus. La loi du marché est un grand film, salutaire et nécessaire, qui rappelle malgré tout son désarroi que le combat pour la dignité est peut-être le seul qu’il nous reste…

Pavé battu, usure de semelle et costume de rigueur par
Jeoffroy Vincent

073359La Loi du marché (France, 93 min, 2015)
Film réalisé par Stéphane Brizé. Scénario : Stéphane Brizé et Olivier Gorce

Avec Vincent Lindon, Karine De Mirbeck, Françoise Anselmi et Matthieu Schaller : le fils de Thierry.

En salles depuis le 20 mai 2015.

 

 

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2 réflexions sur « La loi du marché – Sociale distorsion »

  1. Je n’ai lu que des bonne critiques pour ce film et une mauvaise. J’aime bien l’idée de la mauvaise critique. Tout ça pour dire que je n’ai pas vu ce film mais qu’il va vraiment falloir que je le vois pour me faire ma propre idée et en discutez réellement.

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