La Garçonnière – L’art de devenir un mensch

Le genre: Meilleure comédie dramatico-romantico-sociale américaine du monde.
De quoi ça parle: De clé, de rhume, de raquette de tennis et de spaghetti, de rasoir sans lames, de musique trop forte, d’ascenseur social, d’hommes et de femmes qui se mentent et qui s’aiment. Ah, oui, et d’un appartement.
Pourquoi en parle : Parce qu’avec un pareil nom de blog, c’était inévitable…

– Fran Kubelik : Que fait cette raquette de tennis dans la cuisine ?
– CC Baxter : Une raquette de tennis ? Ah oui, je me souviens, je préparais un repas italien. Je m’en sers pour passer l’eau des pâtes…

garconniere-L-GgY2NzLa comédie est un genre délicat. Faire rire ne signifie pas forcément devoir recourir à des gags qui se scellent en-dessous de la ceinture, aussi géniaux que ces derniers puissent occasionnellement être (les frères Farrelly, si vous lisez cet article, un grand merci à vous). Une comédie réussie, parfois, n’est pas le vecteur de fous rires qui vous font tomber de votre siège. Une grande comédie, c’est même souvent une drôle d’histoire avant d’être une histoire drôle : Charlie Chaplin, Frank Capra, Buster Keaton, Ernst Lubitsch ou plus récemment -et pour inclure un réalisateur français dans le lot des artistes cités- Pierre Salvadori mettent en scène des histoires qui pourraient très bien être des drames s’ils ne voyaient pas eux-mêmes la vie avec un regard ironique.

Formidable réalisateur capable de réussir avec une aisance sans pareilles le grand écart entre la satire terrifiante (Boulevard du crépuscule), le policier cruel (Témoin à charge, Assurance sur la mort) et le huis clos historique (Stalag 17), Billy Wilder est de cette veine là. Ses comédies demeurent des modèles du genre parce qu’elles fonctionnent simultanément sur plusieurs registres et à plusieurs niveaux. Exemple : Certains l’aiment chaud est à la fois une comédie, un film noir, une étude de moeurs et un film romantique. Culotté, rythmé, hilarant par moment et d’une infinie tendresse à d’autres, c’est assurément le film plus transgenre qui existe à tout point de vue; ce qui explique sûrement pourquoi il n’a toujours pas pris une ride. Tour de force cinématographique qui résiste également à l’épreuve du temps et celui de multiples visionnages, La Garçonnière est, dans cette logique, une comédie brillante qui ne fait pas rire du tout. Nous sommes donc à New-York et l’histoire débute au cœur de l’hiver 1959. CC Baxter est employé dans une immense compagnie d’assurances. Célibataire, il prête régulièrement son appartement à ses supérieurs pour que ces derniers puissent y amener leurs maîtresses en toute discrétion. Ce qui lui vaut dans tout l’immeuble une réputation notable de fêtard. Baxter, qui compte tirer profit de cette situation pour monter rapidement en grade, est attiré en secret par Fran Kubelik. L’ambition professionnelle ne passe pas inaperçue aux yeux du PDG de la compagnie, Jeff Sheldrake, qui convie Baxter dans son bureau. Sauf que lui aussi compte bénéficier de cette garçonnière…

Nous sommes d’accord : un pareil point de départ pourrait facilement donner lieu à un vaudeville de haute volée qui, entre deux quiproquos, multiplierait les moments de bravoure et de franche rigolade. Nullement. Même si le ton est plutôt orienté du côté de l’humour (encore que la deuxième partie du film soit frontalement mélancolique) La Garçonnière reste une tragédie noire, cruelle même, qui aborde subtilement des thèmes comme la solitude, le harcèlement moral, la pression au travail, l’ambition et tout ce mutisme social que l’on retrouve dans les open spaces. Des thématiques déjà présentes dans notre société voilà cinq décennies et qui possèdent toujours une résonance actuelle avec le contexte du monde du travail d’aujourd’hui. Jugez plutôt :


Quand on tombe amoureux d’un homme marié, on ne devrait jamais porter de mascara…
Fran Kubelik

C.C. Baxter est un homme simple qui n’aime pas particulièrement son travail mais qui y trouve malgré tout un quelconque essor financier. Il n’apprécie pas les manières de ses supérieurs mais il s’y plie malgré tout, comme tout un chacun, par contraintes hiérarchiques. Le soir venu, Baxter se console avec un plateau-repas qu’il consomme devant la télévision avant d’aller se coucher pour recommencer une nouvelle journée de travail. Cela vous rappelle quelqu’un ? Oui ? Vous et moi, parfaitement. Cette routine quotidienne, Billy Wilder l’orchestre avec tempo et une mécanique savoureuse pour mieux la faire dérailler. Parce que La Garçonnière c’est aussi, et surtout, l’histoire d’un arriviste qui va être sauvé par l’amour. Car si le ton est à la satire et le regard d’un cynisme assez mordant, Billy Wilder reste un humaniste convaincu. La preuve consiste simplement dans le choix, excellent et judicieux, de Jack Lemmon, acteur profondément sympathique, vrai, pour incarner avec finesse et élégance ce Monsieur Tout-le-Monde. Voir ce grand dadet un peu gauche se heurter à la beauté de Miss Kubelik (merveilleuse, oh combien merveilleuse Shirley MacLaine), et sourire devant ses tribulations professionnelles dans lesquelles ses supérieurs prennent un malin plaisir à l’expulser de son propre domicile, c’est se reconnaître dans ce personnage qui, petit à petit, sans même le remarquer, reconquiert son éthique et sa dignité grâce à l’amour. Il faut dire qu’en face, Shirley MacLaine insuffle à son personnage une humanité qui va briser la ronde des faux-semblants et révéler les hommes dont elle fait tourner les têtes; Baxter en premier lieu. Tour à tour enfantine, bouleversante, charmante et complice, MacLaine n’est jamais présenté en soi -pour Baxter du moins- un objet de conquête et de séduction. C’est une égale, une âme soeur, ne serait-ce que parce que ces deux là possèdent le même rapport à la solitude. La réussite du film (l’une d’elles en tous cas) est de ne jamais céder à la facilité pour les pousser dans les bras l’un l’autre. D’ailleurs, on ne le verra pas. Jamais. On le sent, on le devine. Et Billy Wilder d’insister gracieusement, progressivement pour que Miss Kubelik réalise in fine que CC Baxter est un type bien, bien plus que l’infâme Sheldrake pour qui elle a un incompréhensible béguin. Mais aucun baiser, aucune embrassade ne sera lancée à la face du spectateur. Et c’est peut-être mieux comme cela.

Grand admirateur de Billy Wilder, Cameron Crowe cite La Garçonnière comme étant son film préféré. On comprend le réalisateur à vouloir aborder à son tour les mêmes thématiques dans Jerry Maguire sans, pour autant, y trouver une émotion similaire. Car, tout comme Baxter, Jerry Maguire entend réussir à être ce qui, aujourd’hui, demeure de plus en plus difficile : devenir un mensch. A savoir un homme d’honneur et intègre, un vrai être humain.

That’s the way it works, words wise
Jeoffroy Vincent

garconniere-L-GgY2NzLa Garçonnière (The Apartment, USA, 125 minutes).

Film américain réalisé par Billy Wilder. Scénario : Billy Wilder et I.A.L. Diamond.
Avec Jack Lemmon (Calvin Clifford « C.C. » Baxter), Shirley MacLaine (Fran Kubelik), Fred MacMurray (Jeff D. Sheldrake).

Disponible en DVD chez MGM depuis novembre 2001.

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