Friends – Rire et grandir

 Street-promo-frontUne certaine idée de la sitcom

Au-delà des nombreuses qualités sur lesquelles on reviendra plus bas, il convient en introduction à cet article qu’il demeure aussi périlleux qu’un saut en parachute sans parachute. Ecrire un article sur Friends, c’est comme se risquer à prendre la plume pour parler des Beatles ou Billy Wilder, Jimi Hendrix ou les Rolling Stones : tout a été dit. Et tout ce qui suit ne peut, inévitablement, être qu’une redite. Surtout lorsque l’on fait mention d’une des séries les plus multi-diffusées au monde. Toutefois, et cela pourra apparaitre comme une banalité, mais on ne mesure pas à quel point il y eut un avant et un après Friends. Du moins en France. Si, aux États-Unis, la sitcom demeure pour ainsi dire une institution (avec ses figures de proue telles que I love Lucy, All in the family, MASH, The Mary Tyler Moore Show, Les arpents verts ou encore, et plus proche de nous, Cheers et Seinfeld), l’Hexagone a toujours eu une vision péjorative, riche en a priori, sur ce genre autant populaire que noble. Nul doute que c’est grâce à la série de Marta Kauffman, David Crane et Kevin S.Bright que l’on a pu découvrir Spin City (une des sitcoms les plus injustement oubliées), Scrubs, That’s 70’s show, Malcolm ou encore The Big Bang Theory sans aucune difficulté de frontières. Il faut dire que la télévision française – déconsidérant déjà la série au sens large- desservait totalement la sitcom en proposant entre deux plateaux-repas des productions aux goûts discutables (Papa Schultz, Mariés, deux enfants, Arnold & Willy, Le Prince de Bel-Air) voire totalement dispensables (The Cosby Show). Le tout composé avec un doublage tout bonnement idiot. Pour l’intellectuel français, la sitcom se résumait donc en trois mots: rires en boîte. Peu importait, finalement, les thèmes soulevés ou les classes sociales dans lesquelles les séries se déroulaient, c’était un genre disgracieux, bas du front. Qui abrutissait les masses en cédant à de l’humour facile et artificiel. Quelque part, soyons honnêtes, il y avait un peu de cela…

Et puis Friends est arrivé. Sans se presser. D’abord en VOST pour les abonnés chanceux de Canal Jimmy au milieu des années 90, la série de Marta Kauffman, David Crane et Kevin S.Bright est ensuite apparue sur France 2, en première partie de soirée, pour la diffusion de deux épisodes de la saison 2 au cours d’une programmation supposée évènementielle. L’idée, à l’époque, était probablement d’ajouter une corde à l’arc de France 2, qui voulait sans doute surfer la vague de l’énorme succès qu’était Urgences. Avant d’être multi-diffusé de toutes parts, la série de NBC trouvera progressivement son public via un rythme journalier, en fin d’après-midi. Aujourd’hui que le show connait désormais une assise confortable et que, pour beaucoup (dont votre humble serviteur), il n’a toujours pas trouvé de successeur à sa hauteur, qu’a bien pu accomplir Friends au long de sa décennie d’existence pour permettre aux esprits chagrins de revoir leurs opinions ?

Une sitcom transgressive ?

2014+36_Friends_BWQuelque part, soyons honnêtes (bis), on ne peut pourtant guère dire de Friends qu’elle brille par son concept de départ : des amis qui passent tout leur temps libre dans un troquet, Cheers l’avait déjà fait avant, et sur la même chaine. Contrairement à Community, Scrubs ou Malcolm, toutes riche en invention et en gimmicks visuels, la réalisation de Friends n’est même pas un argument qui pourrait la différencier de ses pairs : routinière, elle ne vise qu’à l’efficacité. Et c’est tout.

Tandis que Seinfeld – dont Friends emboita le pas sur le créneau de diffusion- met en scène des personnages totalement amoraux et sans scrupules, nos six héros new-yorkais représentent chacun un échantillon possédant un tempérament bien précis (l’humour, la naïveté, l’excentricité, la minutie excessive…) permettant à Monsieur et Madame Tout-le-Monde d’aisément s’y retrouver. Trois garçons, trois filles, autant d’humeurs que de compatibilités différentes. Par bien des aspects, Friends est donc calibrée pour plaisir à tout le monde. Si la comédie est une histoire de rythmique, le groupe des six acteurs qui compose le gang repose clairement sur une alchimie prodigieuse. Palpable et moult fois vérifiées. Amis à l’écran comme à la ville, l’esprit de troupe que renvoyèrent les acteurs aux spectateurs y est nul doute pour beaucoup dans l’attachement que l’on porte aux personnages (1). Je n’irais pas jusqu’à dire – comme on a pu le lire à des nombreuses reprises – que les Friends sont devenus les nôtres au fil du temps (ce rapprochement affectif fonctionne avec toute série que l’on tient en estime dans son cœur) mais cette émulation collective, ce sens du tempo et de la chute, toute cette recette brillamment préparée pendant dix saisons a fait que la série a su s’émanciper de son postulat initial jouant frontalement avec les clichés. Pour mieux louvoyer entre eux et distiller quelques effets de subversion ? Il y a de cela…

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En effet, si la romance et l’accomplissement personnel restent les deux vecteurs majeurs de la colonne vertébrale narrative de la série, Friends demeure par bien des aspects l’une des sitcoms tout public à s’être autorisée, sur une chaine de grande écoute, à multiplier les sous-entendus grivois. De la simple évocation à l’allusion la plus radicale, les auteurs de Friends ont disserté à cœur joie autour de la sexualité, offrant souvent aux spectateurs des scènes pour le moins culottées. Dont, par exemple, une évocation subtile sur l’éjaculation précoce. Si si, c’est possible, jugez plutôt: au cours, donc, d’un épisode de la saison 2, épisode dans lequel Ross et Rachel convolent enfin en justes noces, Ross est contraint d’inviter sa douce sur son lieu de travail pour la soirée romantique initialement prévu. N’ayant que des jus de fruits en brique en guise de boisson, Ross installe un semblant de nappe à même le sol afin de permettre aux deux tourtereaux  de s’y bécoter. Ce faisant, Rachel s’arrête un moment puis, tendrement, caresse Ross de sa main en lui disant « Ce n’est pas grave « . Ross, interloqué, s’interrogera l’espace d’une demi-seconde avant de comprendre que Rachel a roulé sur la brique de jus de fruits… Cela peut paraitre anodin mais, pour une série familiale vue par une trentaine de milliers de spectateurs en moyenne, il y a de quoi choquer quelques puritains dans l’assemblée. Histoire de continuer sur le même registre, et de rappeler que Friends fit aussi preuve d’audace et de hardiesse, la série abordera frontalement la question de l’homoparentalité (en montrant que cela fonctionne) tout en prenant ouvertement position en faveur du mariage pour tous. Et cela, bien avant que ce débat n’arrive dans nos contrées : The one with the lesbian wedding montre, comme son titre l’indique, le cérémonial d’un mariage lesbien en prime time. Rappelons que l’épisode est tout de même diffusé en 1996…

Il ne s’agit pas de s’amuser et de rêvasser tout le temps en buvant des cafés au Central Park. C’est la vraie vie. C’est ce que font les adultes…

Ross, au sujet du mariage (Celui qui a du mal à se taire, épisode 6 – saison 5)

Parmi les critiques adressées à la série, l’une qui revenait le plus était l’absence de représentation pluri-ethnique propre à la population de New York. De fait, les détracteurs de Friends s’emportaient pour la vision totalement irréaliste (voire raciste) que prônait le show, sans doute sans le vouloir, donnant l’image d’une œuvre sage, convenue, et ne voulant froisser personne. Certes, on peut aisément remarquer que Friends ne brasse pas les mêmes personnages d’une série comme NYPD Blue, autre fiction phare des années 90 qui, elle, à ses débuts, joua volontairement la carte de la subversion. Certes, on peut aussi observer que, au vu de ses critiques, la série se rattrapera tardivement (pour ne pas dire in extremis) en fin de saison 9, en donnant à l’actrice Aisha Tyler un rôle récurrent jusqu’à l’orée de la saison 10. Mais ces critiques tiennent assez mal debout, surtout lorsque l’on avance purement et simplement que Friends n’a jamais chercher à jouer sur ce terrain. Une série où six héros passent la majeure partie de leur temps dans un café n’est pas une série qui cherche à tout prix à être réaliste.

Là où Friends s’est efforcée d’être la plus juste, c’est dans la sincérité des sentiments et des relations qu’elle a mis en scène. On a tendance à présenter la présenter uniquement comme un exemple probant du genre sitcom, capable – ou peu sans faut- d’avoir déclenché des fous rires tout au long de ses quelques 236 épisodes, or c’est oublier qu’elle a su inclure des plages d’émotion dans sa dynamique comique avec une adresse inattendue. Bien sûr, il y eut les innombrables va-et-vient sentimentaux entre Ross et Rachel qui purent, à l’occasion, arracher quelques larmes. Mais cela n’est rien en comparaison avec ce que la série a pu s’octroyer, en toute dignité et avec beaucoup de retenue, lorsqu’elle aborda les sujets de la gestation pour autrui ou l’infertilité. Une fois encore, si la troupe d’acteurs était complètement à l’aise dans le registre du rire pur et franc, elle n’était pas en reste lorsqu’il fallait faire preuve de sérieux. La dernière scène du dernier épisode est, à ce titre, totalement parfaite et riche de sens : l’appartement des premiers émois et des éclats de rire est vide. L’étape est franchie, définitivement. Bizarrement, c’est une scène douloureuse à regarder. Très triste, et sublimée par la superbe musique de Jefferson Airplane. Friends, finalement, n’est pas une série qui raconte le passage à l’âge adulte mais une série qui parle sur le fait d’accepter de l’être (2). Autant le faire en riant…

I’ll be there for you par
Jeoffroy Vincent

serveimageFriends (1994/2004, NBC). 10 saisons, 236 épisodes.

Série comique américaine créée par Marta Kauffman et David Crane.

Avec Jennifer Aniston, Courteney Cox, Lisa Kudrow, Matt LeBlanc, Matthew Perry et David Schwimmer.


L’intégrale est disponible en DVD mais je vous conseille vivement de casser votre tirelire pour vous la procurer en Blu-ray tant la qualité d’image est sidérante.

(1): Fait rare dans le milieu compétitif de la télévision, la série générant une somme de revenus publicitaires tout bonnement extraordinaire,  les six acteurs négocièrent ensemble une augmentation de salaire, par souci d’équité.
(2): Ironiquement d’ailleurs, nos six personnages finiront peu ou prou par embrasser le modèle parental qu’ils voulaient tant fuir au début. Parents, mariés pour la plupart d’entre eux, et jouissant d’un pouvoir d’achat loin des premières années de galère…

crédit photos : Warner Bros

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