True Detective (saison 2) – Polar bipolaire

Le genre: LA Confidential.
De quoi ça parle: De meurtres, de sexe et de corruption. La sainte trinité, en somme, de toute intrigue policière.
Pourquoi on en parle: Parce qu’il ne faut pas prendre au pied de la lettre la citation qui suit.

430894_MKT_PA_TrueDetective_S2_Colin_PO2« Je déteste cette série, c’est de la branlette »

Ces mots, oh combien poétiques et subtilement pesés, proviennent de la bouche de James Ellroy, écrivain américain à l’égo surdimensionné, dont les illustres polars magnifiquement torturés effacent un tantinet son effroyable caractère de cochon. Il faut croire que, une fois n’est pas coutume, les critiques ont d’abord écouté le romancier (alors en pleine promotion de Perfidia) avant de le lire. Sur-encensée l’été dernier – probablement de manière abusive vu l’accueil de la nouvelle cuvée – la deuxième saison de la série diffusée sur HBO n’a pas convaincu. Pour dire les choses poliment. Avant même qu’elle ne se termine, le couperet critique était tombé en l’espace de trois épisodes seulement. Ce que l’on reprochait ? Beaucoup de clichés, un ennui profond devant une intrigue incompréhensible, une réalisation fatiguée pour des acteurs fatigants, et des dialogues faussement abscons dissimulant avec grand peine une prétention intellectuelle mal placée. Railleries et plaisanteries peu fines alimentèrent joyeusement les murs de nos réseaux sociaux : on se moqua des postures d’un Colin Farrell mécontent de porter à nouveau la moustache ou de la moue sempiternellement boudeuse de Rachel McAdams. Bref, en résumé, True Detective se fit lourdement rouler dessus par le rouleau compresseur d’une presse hexagonale et outre Atlantique effarouchée. Déçue, sans aucun doute, d’avoir réalisé un an plus tard que la série policière de Nic Pizzolatto n’était pas nécessairement « de la branlette« , encore moins une imposture, mais rien d’autre qu’une simple série…

Drôle d’époque où l’on conspue les chefs-d’œuvre d’hier dès le lendemain. Drôle de contexte où l’on s’amourache passionnément de la moindre nouveauté pour ensuite faire la fine bouche. Sans vouloir jouer le vieux sage, je me souviens d’une époque, celle où les séries étaient nettement moins médiatisées qu’aujourd’hui, où l’on avait attendu six années avant de vouloir oser critiquer The X-Files, pourtant très en vogue au moment de sa diffusion. Petite parenthèse, histoire de clarifier un peu les choses et mon propos. Sur le long terme, une série accuse fatalement des signes de fatigue. De fait, il est normal, presque humain dirons-nous, de s’éloigner d’une fiction que l’on a naguère apprécié pour passer à autre chose. Il n’y a donc aucun mal à délaisser une série pour, à l’avenir, y revenir peut-être. La série est un genre qui joue sur, avec et parfois contre le temps. Tout comme il est impossible d’avoir tout vu et de tout voir en même temps, c’est un genre qui suscite à la fois une appétence monstre et de la patience. Propice lorsque l’on a un petit créneau devant soi, exigeant et gratifiant lorsque l’on sait mettre son cerveau en marche. True Detective est un cas particulier dans la mesure où elle n’est la continuité d’aucune histoire, chaque saison composant un récit autonome pouvant être jugé sur pièce.

A ce sujet, je vous renvoie au podcast du blog Des séries et des hommes, auquel j’avais participé en compagnie de Benjamin et de Marie.

True-Detective

Depuis ses débuts, le polar a toujours été un prétexte pour parler d’autre chose qu’une enquête policière composée de meurtres à résoudre. Bien souvent, c’est un genre romantique qui cache soit une histoire d’amour déviante soit la catharsis d’une folie en sourdine depuis trop longtemps. Dans tous les cas, le polar incarne l’être humain, c’est-à-dire ses imperfections. Dans ce sens, avant d’être donc une histoire de rituels macabres et glauques s’étalant sur deux décennies, True Detective première du nom narrait d’abord l’amitié de deux hommes blessés qui trouvaient l’un dans l’autre une forme de salut et de rédemption. Si l’on sentait Pizzolatto plus à l’aise avec le territoire de la Louisiane, c’est parce qu’il y était né. Transposée à Los Angeles, il s’aventure sur un terrain qu’il connait probablement moins bien, hormis via la littérature et le cinéma. D’où, sûrement, cette impression de regarder ce qui s’apparente d’abord à un exercice de style avant d’être un nouveau roman décliné en huit chapitres. Toutefois, dans cette nouvelle histoire somme toute très classique (tout comme l’était celle au cœur de la saison 1), on aurait tort de tout jeter violemment aux ordures.

De fait, passons tout de suite en revue les choses qui fâchent : oui, il y a trop de personnages. Oui, la dimension chorale était un pari risqué qui s’avère ici être un choix malhabile. Oui, les intrigues secondaires se raccordent maladroitement à la principale. Oui, parfois, l’interprétation est très théâtrale: souvent, il est visible que les acteurs ne possèdent pas la partition qu’ils mériteraient (Vince Vaughn et Kelly Reilly en tête), tout comme il est également visible qu’ils s’efforcent de faire du mieux qu’ils peuvent avec des répliques d’une platitude digne du plus mauvais soap. Oui, Pizzolato aurait pu se dispenser de certains outils narratifs profondément gauches, limite ingrats, pour justifier le passif traumatisé de la plupart de ses héros. Oui, la thématique de la parentalité qui traverse de part en part l’ensemble des personnages enlise, et ennuie, plus qu’elle ne transcende l’action. Et oui, disons-le franchement, ce dernier épisode, censé clôturer une histoire dont on sait d’avance qu’elle finirait mal, est mauvais. Très mauvais et très long. Étiré, pour l’occasion, d’une heure trente franchement dispensable et pénible. Eh bien malgré cela, cette deuxième saison aura certes alterné entre le ridicule involontaire mais également le grandiose mystérieux.

villePersonnellement, j’ai beaucoup apprécié le fait qu’on nous présente une autre facette de la banlieue de Los Angeles que celle que l’on connait précisément par les séries et le cinéma; Vinci n’existant pas d’un point de vue géographique, sa topographie à la pollution aveuglante et saturée tranche net avec la torpeur fantastique de la Louisiane. Pour un peu, on croirait que l’intrigue se déroule sur une usine à ciel ouvert. We get the world we deserve disait l’affiche : à monde pourri, décor pourri. L’unité de lieu se présentant comme tuméfiée, tentaculaire et cancérigène, cela suffisait amplement à ce que les personnages de Pizzolatto, éternels dépressifs mais pourfendeurs d’une Humanité disparue,  se démêlent envers et contre un système gangréné de l’intérieur. Mais même empêtrée dans des clichés éculés, la façon de présenter les personnages était suffisamment soupesée pour donner l’envie de revenir la semaine suivante. On voulait les connaitre. Vince Vaughn ne savait plus comment se démener avec ses monologues ? Colin Farrell tombait la face par excès de jeu ? Mais il suffisait de s’arrêter ne serait-ce qu’une seconde sur l’interprétation incroyable de Taylor Kitsch: en un regard, il dégageait beaucoup plus qu’une flopée de mots. De tous les personnages qui trimballent une casserole plus ou moins sordide, Paul Woodrough est assurément celui qui s’en sort le mieux. Façon de parler. Pour un peu, son combat avec son homosexualité refoulée alimenterait presque la matrice d’une série en soi.

Certes, il n’y eut pas les éclats de Who goes there ou de Form and void qui firent la maestria de la première saison. Mais il y eut ce final brutal, inattendu, de l’épisode deux. Cette scène d’orgie cauchemardesque, toute en apnée, à l’issue de l’épisode six. Cette poursuite palpitante de l’avant-dernier épisode, dans les sous-sols du métro de Vinci, éclairée seulement par les coups de feu tirés et les lampes frontales, et son terrible point de chute. Un peu partout, et n’en déplaise à Ellroy, on voyait bien que Pizzolatto ne cachait pas ses influences: la trame de True Detective 2 évoquait autant  Le Dahlia Noir que LA Confidential. Cette tension sexuelle qui alimente une solitude qui alimente une déshumanisation galopante qui, elle-même, ne peut être contrée par une corruption policière vérolée de toute part. Le tout, dans une paranoïa quasi générale où l’indifférence et l’apathie demeurent à peu près les seules armes de survie. Cela, Pizzolatto nous l’a raconté une nouvelle fois. De manière plus chaotique, avec maladresse et élégance, mais il y est parvenu. Il nous a rappelé ce que l’on savait déjà : dans un monde sans foi ni loi, les bons détectives ne font pas de vieux os. Il faudra donc un peu de temps – celui qu’on prendra pour relire quelques livres de James Ellroy – pour qu’on jette un regard nouveau sur cette anthologie qui ne méritait pas une telle volée de bois vert.

Vu et approuvé par
Jeoffroy Vincent

430894_MKT_PA_TrueDetective_S2_Colin_PO2True Detective (saison 2). USA, 2015, 8 épisodes.

Série créée par Nic Pizzolatto et diffusée sur HBO.
Avec Colin Farrell, Rachel McAdams, Taylor Kitsch, Kelly Reilly et Vince Vaughn.

Le site officiel

crédit photos : HBO

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3 réflexions sur « True Detective (saison 2) – Polar bipolaire »

  1. Article très intéressant. A mon sens le pari de cette seconde saison est réussi. J’ai (re)découvert les acteurs et en particulier Colin Farell. Cette saison pourrait à la limite se lire, avec un regard naïf assumé, comme une quête de soi et le refus de la solitude. L’épisode final ne paraît pas si noir car la vie, et la vérité, perdurent.

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    1. « Cette saison pourrait à la limite se lire, avec un regard naïf assumé, comme une quête de soi et le refus de la solitude. »

      Mais tel était également l’un des thèmes centraux de la saison précédente; cela fonctionnait beaucoup mieux parce qu’il n’y avait qu’un duo au coeur de l’action.
      Et Pizzolato gérait mieux un environnement qu’il connaissait bien, celui de la Louisiane, sans tomber dans un exercice de style qui, certes, est réussi mais nettement moins passionnant je trouve… 🙂

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