Ryan Adams – Gold and golden years

Ryan_Adams_GoldSouvent, ça me revient comme un boomerang dont j’avais oublié le lancé. Pontarlier, son Lycée Xavier Marmier, et cet examen du baccalauréat littéraire dont tout le monde ne cessait de répéter qu’il n’apporterait aucun débouché. C’est cela oui

Vous connaissez un secteur qui embauche maintenant ? Je veux dire autrement qu’avec des contrats précaires tous moisis pour lesquels on effectue au minimum cinq ans d’université ? La bourse ? Oui, certainement, sauf qu’on a ses valeurs. On c’est vous, c’est toi, c’est moi. Entre autres. Et cette année, ça va faire treize ans que j’ai eu mon diplôme. J’ai l’impression que c’était hier. Enfin presque, tout est juste un peu plus flou. D’ailleurs un jour, si vous êtes sage, je vous raconterai une anecdote au sujet de mon épreuve de littérature. Mais l’important n’est pas là. L’important c’est que je vieillis. Non pas que je sois déjà devenu un vieil aigri qui brandit sa canne en houspillant les jeunes adolescents se vantant d’écouter Christophe Maé (remarquez, je devrais), j’ai simplement de plus en plus de cheveux blancs. De tout ça je pourrais m’en contrefiche comme de ma dernière paire de chaussettes achetée à Casino mais, tout de même, je le sens. Je le vois. Dans ma glace. A chaque fois d’ailleurs, le Temps m’accorde une petite tape amicale sur l’épaule. Ensuite, et précisément, en croisant ces mêmes jeunes adolescents lorsque je vais au marché, ou au cinéma, ou faire mes courses, ou quand je prétend sortir faire un footing alors que ça va faire cinq ans que je ne coure presque plus. Tiens, d’ailleurs, après ce billet, je vais courir. Bref, treize ans plus tard, je suis loin de la Franche-Comté qui m’a vu grandir. J’aime toujours écrire, moins en secret, et a fortiori sur des artistes que personne, ou presque, n’écoute. Je vais avoir trente deux ans cette année et je caresse toujours ce satané espoir de vivre de ma plume. Même si tout se numérise à une vitesse qui me dépasse. Même si tout le monde ne cesse de clamer que tout est bouché depuis longtemps. Que ça ne sert à rien parce que les places sont chères. Même si, ironiquement, le milieu du journalisme qui m’intéresse vraiment aujourd’hui est celui que l’on lit sur le Net. Sans doute parce que la plupart des articles pointus que l’on peut lire (et apprécier) ne sont plus écrits par des journalistes mais, nuance, par des personnes passionnées qui aspirent à l’être. Et qui font un job merveilleux. Ne serait-ce que parce qu’elles font entendre une voix qui détonne par rapport à toute cette complaisance qui voudrait nous faire croire que tout est joué d’avance. Je parle journalisme, mais je pourrais de la vie en général. Quand on vieillit, ce n’est pas seulement le physique qui vous rappelle à l’ordre. Mais la réalité.

Ce qui nous ramène à Ryan Adams. Si si, il y a un lien de cause à effet. Je ne sais pas pourquoi mais Gold n’était pas mon album préféré. Je préférais Demolition, l’opus suivant, autrement plus plaintif (comprendre folk pleureur) et posé. Chose étrange aujourd’hui mais, il y a treize ans, je n’hésitais pas à zapper certaines pistes que je trouvais trop fanfaronnes (Enemy Fire, Nobody Girl, Answering Bell, Gonna make you love me) pour passer immédiatement à celles qui se noyaient dans un spleen délectable. Lorsque l’on est soit même jeune adolescent, tout n’est qu’une suite de phases lunatiques autour de son propre nombril. Ces derniers temps, non seulement je prends un plaisir monstre à le réécouter dans son entier (nostalgie complètement mise à part) mais je ne zappe rien. Pas même Tina Toledo’s Street Walkin Blues, piste perfusée plein gaz direction les meilleures années des Rolling Stones que je trouvais presque de trop. Je redécouvre encore avec plaisir un disque que j’ai du user un bon millier de fois. Sur lequel mon petit coeur sensible s’est meurtri en pensant à sa belle d’alors mais grâce auquel il a réussi à battre de nouveau pour une autre. Vieillir c’est ça aussi. C’est comprendre que la madeleine de Proust peut avoir un autre goût.

Et il faut dire que Ryan est à son meilleur. Il fait le grand écart entre les ballades acoustiques qui vous feraient pleurer un macho sous les jupes de sa mère et les élans rock qui flirtent avec l’ivresse psychédélique de Pink Floyd. C’est si bon que ça irradie dans tous les sens qu’agitent ces seize pistes du tonnerre de Dieu. Cette phrase ne veut rien dire mais vous avez compris l’idée. Le summum est d’écouter ce disque en voiture lorsque la lumière du jour décline légèrement, pour se cacher derrière le paysage qui défile à la droite de votre pare-brise. Cliché ? Oui. Mais quand on vieillit, on peut se le permettre. Et à ce moment, c’est du bonheur pur. Entre La Cienaga just smiled, Wildflowers ou Sylvia Plath, il suffit juste d’appuyer sur le champignon. De se taire, et d’écouter cette espère de disciple de Neil Young capable de composer des chansons comme le faisait le Springsteen de la grande époque. Gold c’est ça. C’est l’interrupteur de secours quand l’obscurité guette. Malgré vous, les souvenirs abondent et s’incrustent sans crier gare à l’arrière de la voiture. La musique c’est ça aussi : une suite de notes qui s’écoute au présent et qui vous rappelle, par exemple, que tous ceux que vous connaissiez ont déserté ces années prépubériennes. Les laissant (à raison) derrière eux pour s’en aller ailleurs. Rencontrer d’autres gens, devenir quelqu’un d’autre. Peut-être un avocat, un architecte ou, tiens, un courtier en bourse. Des visages familiers qui, peut-être, font maintenant des jobs qui n’étaient pas forcément ceux de leurs rêves. Mais qui, parfois, pensent à vous comme vous le faites en ce moment. Même si vous conduisez seul et que, en réalité, tout le monde est absent. Même si l’amitié est un concept fort, parfois volage, toujours utile. Preuve en est que Ryan, lui, est toujours là. Il le sera encore dans treize ans. Les autres aussi.

Jeans, jackets and shirts by
Jeoffroy Vincent

Ryan_Adams_GoldGold (Universal Records/ Lost Highway)

Disponible depuis le 25 septembre 2001.
En écoute ici.

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