Will Hunting – La bonne formule

Le genre: Classique des années 90.
De quoi ça parle : De comment se faire repérer quand on fait le ménage, des bons livres à avoir dans sa bibliothèque, de peintures par numéro, de l’importance de manger des caramels dans un premier rendez-vous, du ticket gagnant, de théorème comme moyen de flirt et de match de base-ball. Mais aussi de délinquance, de rédemption, d’amitié et, surtout, de liberté.
Pourquoi on en parle: Parce qu’il n’y a que des bonnes scènes. Parce que Boston y est superbe. Parce qu’Elliott Smith. Et parce qu’après Aladdin, c’est le plus beau rôle de Robin Williams.

Tous les jours, je passe te prendre à la maison.  Et on sort. On boit quelques coups, on rigole un peu, et c’est super. Mais tu sais quelle est la partie de ma journée que je préfère ? Celle où, pendant les dix secondes où je me gare et où je monte à ton perron, je pense au fait que je taperais à ta porte et que tu ne seras pas là. Sans dire avoir dit au revoir ou à la prochaine. Parce que tu seras juste parti. Je ne sais pas grand chose mais ça, je le sais.

Chuckie

005534D’abord la musique de Danny Elfman. Quasiment une pièce maitresse en soi, toute en retenue et en envolées de piano sur fond de flûte, et qui s’éloigne des habituelles rythmiques entendues, souvent avec délice, au sein de ses collaborations avec Tim Burton. Puis le visage kaléidoscopique de Matt Damon, alors nouvel espoir d’Hollywood et jeune tête blonde en herbe, qui n’est pas encore devenu l’un des poids lourds d’une industrie désormais en perte de vitesse. Et l’appartement du personnage, enfin, sorte de studio précaire où gisent des colonnes de livres et un vague matelas posé à même le sol. Voilà pour l’introduction de l’un des derniers grands classiques des années 90 et de l’un des derniers films de commande réussis par Hollywood. Aujourd’hui, Will Hunting peut facilement apparaitre juste comme une simple locomotive conduite par trois chauffeurs désireux de s’émanciper vers d’autres frontières : une plus grande renommée pour Gus Van Sant, réalisateur culte du cinéma indépendant américain et une renommée tout court pour ses deux scénaristes en herbe, Ben Affleck et Matt Damon, qui peinaient alors à décrocher des rôles à la hauteur de leurs talents. De loin, tout ceci est juste mais, comme pour toute chose, c’est en se rapprochant de la simplicité que l’on découvre sa complexité.

Will Hunting n’est pas un film génial sous prétexte qu’il raconte l’histoire d’un surdoué. Will Hunting est un film génial parce qu’il se lit sur une variété incroyable de niveaux. C’est d’abord une comédie sociale sur une bande de potes qui n’a guère autre chose à faire que boire des coups et aligner les petits boulots minables. C’est aussi une romance pudique sur deux personnes qui n’auraient jamais du se rencontrer. Parce que ne venant ni du même milieu et n’aspirant pas du tout aux mêmes choses. C’est un duel psychologique entre deux entités fortes: celle incarnée par un psychiatre émérite à la modestie monstre et un patient rebelle et récalcitrant. C’est la résurgence d’une amitié oubliée entre deux hommes qui se sont perdus de vue après la fin de leurs études respectives, l’un étant tombé dans un anonymat relatif mais confortable et l’autre ayant décroché une récompense prestigieuse, marquant sans doute le point culminant de sa carrière et de sa vie. Toutes ces destinées s’entrecroisent de manière adroite, sans tomber dans le piège du film choral. Et même si sa trame reste prévisible, c’est un film qui dégage une lumière et une magie telles que toutes les scènes en deviennent étonnantes d’anthologie. Toutes. Pourquoi ? Parce qu’en plus d’avoir la mise en scène toute en retenue et précision du maestro Van Sant, Will Hunting possède des dialogues d’un calibre hors du commun. Il est peut-être même, et de loin, l’un des films les mieux dialogués depuis deux décennies. Il n’y a rien à jeter dans ce film. Il n’y a pas une seule petite seconde de superflu, ou de surligné, d’appuyé, pour aller conquérir le spectateur sur le terrain de la facilité. La scène du bar d’Harvard, le monologue au bord du lac, le pamphlet presque lyrique répondu à l’entretien d’embauche de la NSA,  les réparties, les vannes, les blagues… Et cette scène d’une dureté absolue, qui intervient par surprise dans la chambre de Skylar, où Will abandonne la femme qu’il aime parce qu’elle l’a percé à jour. Chaque réplique, en plus d’être magnifiquement formulée, fait sens et participe toujours à la construction des personnages, tous admirables.

Si vous rajoutez à cela que ce film a offert un surplus de renommée au brillant taciturne qu’est Elliott Smith, vous avez là une autre raison valable d’aller 1) découvrir la filmographie de Gus Van Sant (cet homme a assurément du goût) et 2) d’écouter tout le répertoire du musicien.

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(c) Miramax/ Focus Features

Peu de temps avant de mourir, Christopher McCandless (le jeune homme à la base d’Into the Wild parti barouder sur les routes d’Amérique) avait écrit sur la page de son journal de bord que « Le bonheur n’est réel que lorsqu’on le partage. ». Cette jolie formule peut s’appliquer à l’ensemble des protagonistes. L’histoire imaginée par Damon et Affleck ne contient que des thèmes classiques et des visées existentielles toutes simples : le bonheur, l’amour, le travail, l’épanouissement. C’est pourquoi Van Sant fait attention également aux petites choses. A ces petits détails qui, mine de rien, font tout le sel d’un film qu’on aime pour ses précieux à-côtés : les instants volés lors des trajets en train, les mimiques de Chuckie, les plans en plongée de la ville de Boston -montrées dans tout ce qu’elle peut avoir de précaire ou d’éclatant. Bien sûr, il y a dans tout cela un peu de psychologie de comptoir mais le film, et l’histoire, s’en amuse lui-même. On se fiche, finalement, de savoir pourquoi ce jeune homme est orphelin et comment il en devenu aussi brillant. Ce que l’on sait, c’est que tout son savoir ne lui sera d’aucune utilité s’il se resserre dans une solitude faussement protectrice. Pour cela, Will devra accepter de briser sa muraille et de se mettre à nu. De délaisser ses défenses et ses techniques habituelles pour se laisser avoir. De même, Sean, son psychiatre, décidera de quitter pour un temps les bancs confortables de la modeste université dans laquelle il enseigne pour se cogner de nouveau au monde réel. Gérald Lambeaux, variation égotique de Pygmalion, délaissera également ses airs de mentor iconique et renouera avec Sean dans un contexte amical et sans rivalités.

Il y a donc quelque chose de précieux dans ce que raconte Will Hunting. De valeureux et de sage. Sans pour autant tomber dans la caricature sur-vendue par le rêve américain, où il faut se dépasser pour se réaliser, Will Hunting est un film qui prône l’importance d’aspirer à viser autre chose que la routine du quotidien. Peu importe qui l’on est ou d’où l’on vient, la vie ne se contient pas dans les milliards de livres qui existent, fussent-ils exceptionnels et hors pairs. Rien n’a plus de sens que lorsqu’une autre personne vient vous remettre en question. Lorsqu’elle vous défie et vous pousse à engager le meilleur de votre personnalité qui pensait avoir fait le tour de la question; cette philosophie nous vaudra  cette conclusion magique à ciel ouvert, qui offre au film l’une des plus belles fins ouvertes de l’histoire du cinéma. Manifeste sincère contre la résignation et pour l’émancipation, Will Hunting est un magnique film complexe. C’est sans doute pour cela que le revoir parait tout aussi essentiel que de relire un bon livre ou réécouter un disque que l’on connait déjà sur le bout des notes.

Emancipation = MC2 par
Jeoffroy Vincent

 

 

 

 

 

 

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