Community – Petit précis de sitcom. Et de télévision.

Jeff, I know it comforts you to look at things through a meta lens but this is reality. TV’s rules aren’t based on common sense, they’re based on a studio wanting to milk their property dry.
Abed

Season_Six_promotional_posterOn ne répétera jamais assez que Community fut une série à part. Ceux qui chérissent le bébé de Dan Harmon depuis son lancement sur NBC en 2009 le savent: rarement une fiction aura connu une existence aussi fragile, une production aussi malmenée, un changement de casting aussi régulier sans que le soutien de ses fans ne s’en retrouve affecté. Est-ce en raison de l’existence de ses nombreux problèmes internes que l’on continua d’aimer envers et contre tout une sitcom qui ne ressemblait absolument à rien de ce qui se diffusait dans le même genre, et cela en dépit d’un déclin amorcé dès une quatrième année d’où Harmon lui-même fut évincé ? Peut-être. Sûrement. Probablement. En même temps, ce n’est pas que les rivaux d’en face (How I Met Your Mother, The Big Bang Theory, Modern Family…pour ne citer qu’eux) ne pesaient guère lourd sur le ring, ils jouaient simplement dans une catégorie plus rangée. Mieux balisée. Est-ce également parce que l’on savait que la série était menacée d’annulation à chaque fin de saison que l’on appréciait davantage le retour à l’antenne des illuminés du campus de Greendale plus que la qualité, plus ou moins en déclin, des épisodes en elle-même ? Peut-être. Sûrement. Probablement. Mais Community était une série qui ne ressemblait à rien d’autre parce qu’elle s’autorisait tout. Tout ? Tout. Que ce soient des épisodes en animation de toutes sortes, des épilogues de séries fictives, des batailles de coussins géantes, la possibilité de transformer le sol des couloirs du campus en lave, des extraits insérés de faux films de séries Z, des parties de paintball à n’en plus finir; ces dernières étant probablement une excuse supplémentaire, redondante de surcroît, pour créer davantage de désordre dans un paysage cathodique probablement trop sage.

Pouvait-elle continuer, au rythme d’une vingtaine d’épisodes par saison, à tenir la cadence sur un propos aussi tenu que la création inopinée d’un groupe de parias qui rassemblent leur forces au sein d’un établissement scolaire, lui-même éternellement menacé de fermeture ? Il était évident que non: à l’instar de beaucoup de séries actuelles, Community fut raccourcie à treize épisodes sur ses trois dernières années. La folie, fut-elle douce, ne peut être être indéfiniment contenue dans la logique industrielle de la télévision; NBC évinça donc Harmon pendant une saison avant de le rappeler en catastrophe pour, finalement, tout annuler. On en fit le deuil. Moi-même, l’année passée, je rédigeai une note commémorative pour Des séries et des hommes afin de saluer l’existence d’une série qui détonait fortement dans le contexte audiovisuel. Une fois encore, Community fut repêchée des eaux par…Yahoo. Force est de constater que pendant six années, Community a fini par contredire toutes les prédictions, déjouer toutes les attentes, devenant malgré elle la preuve symbolique que l’artistique vainc encore le vilain diktat des audiences. C’est peut-être ce qu’il y a de plus beau dans le parcours mouvementé de cette série à l’intertextualité fourmillante: le peu de spectateurs que Community rassemblait était fédérateur parce que, d’une part, la série en appelait à la culture populaire du public – le considérant comme quelqu’un de suffisamment intelligent pour décoder d’une manière ou d’une autre toutes les références et running gags qui perduraient au fil des épisodes – et parce que, d’autre part, les déboires qui secouaient Greendale et ses énormes soucis financiers devenaient, de fait, la projection à l’écran de ce qui se tramait en coulisses.

serveimage
(c) NBC/ Yahoo

Quelle autre série actuelle peut se targuer d’avoir réussi à tenir la distance sur ce double tableau, tout en parlant à l’imaginaire de son public d’une manière aussi franche, aussi subtile et avec autant d’inventivité ? Aussi étonnant que cela puisse paraitre, la seule réponse qui me vienne est Lost. Certes, une série connait forcément des hauts et des bas: Community démarra très fort avant de s’assagir dans sa dernière ligne droite. A ce titre, au regard de ses tordantes premières années, cette saison six n’est pas forcément exceptionnelle. En revanche, sa conclusion l’est: Emotional consequences of broadcast television, le titre du dernier épisode en date diffusé en juin dernier est on ne peut plus parlant. Il apparait comme étant une conclusion dûment réfléchie par Dan Harmon, pouvant faire écho au dernier (et controversé) épisode de la série de Damon Lindelof et Carlton Cuse, dans la mesure où lui aussi s’interroge avec poésie sur cette relation tout à fait étrange et passionnée que l’on voue à des êtres de fiction. Cette manière d’imaginer ce que pourrait être l’avenir, et donc les bases d’une possible saison sept, de tous les personnages est à la fois un remerciement immense adressé au public, un doigt d’honneur envers l’industrie de la télévision et une formidable leçon d’écriture. Inattendue, l’émotion vient nous cueillir avec un parfait timing (qui plus est sur du Lord Huron, musicien chéri par l’auteur de ces lignes) parce qu’elle cristallise parfaitement le deuil qui nous traverse à chaque fois que l’on dit adieu à une série. Une page de la télévision vient donc de se tourner. Hors norme jusqu’à la fin, l’ironie de Community voulut qu’elle se soit effectuée sur le web.

Cours assuré par
Jeoffroy Vincent

Season_Six_promotional_posterCommunity (USA, Yahoo, 2015)

Saison 6 composée de 13 épisodes diffusés du 17 mars au 2 juin 2015.

Le site officiel

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s