The Leftovers (saison 2) – Se sentir vivant

Le genre: Incroyable mais vrai.
De quoi ça parle: D’épilepsie, de somnambulisme, de bracelets, de pont à franchir, de séparations, de retrouvailles, de mains posées sur des feuilles, de peur et de reproches et, entre autres, de l’importance de se souvenir.
Pourquoi on en parle: Parce que la plus grande série actuelle d’HBO ne contient ni dragons ni policiers dépressifs.

serveimageAlors que JJ Abrams s’apprête à triompher sur les écrans avec le septième opus de la saga Star Wars (1), son camarade Damon Lindelof aura tranquillement surpris le peu de monde qui continue à regarder sa nouvelle création télévisuelle. En dépit d’une audience diminuée de sa moitié (pouvait-il en être autrement ?), cette deuxième et formidable deuxième saison de The Leftovers s’est payé le luxe de gagner sur deux tableaux. D’abord réjouir les orphelins de Lost. Ensuite, réussir haut la main le cap de passer après une première et remarquable saison; ce qui, énoncé de la sorte, n’est jamais une mince affaire.

Reprenons. La première saison de The Leftovers s’appuyait sur un postulat fantastique (la disparition soudaine et mystérieuse de 2% de la population mondiale) pour aller sonder au cœur de personnages forts et blessés, humains, ce besoin quasi archaïque à vouloir trouver des réponses ou des solutions pour pallier la cause de tant de tristesse. L’ancien scénariste et showrunner chevronné de Lost se tournait donc vers ce thème fondamental, quasiment central dans la majeure partie des séries américaines, qu’est la famille, afin d’en proposer une possible définition tout en s’appuyant sur des interrogations évidentes: comment gérer le deuil alors qu’on n’a eu aucune possibilité de dire au revoir ? Comment continuer à vivre sans l’autre sachant que cet autre n’est enterré dans aucune tombe sur laquelle déverser toutes nos larmes ? Éprouvante à plus d’un titre, on regardait d’abord The Leftovers pour ce qu’elle était : un drame intimiste d’une rare noblesse qui, sans ignorer son origine fantastique, mettait un point d’honneur à décrire les diverses possibilités de rebondir après un pareil choc. Au contraire de Lost, où la dynamique narrative tournait à plein régime grâce à une suite virtuose des meilleurs cliffhangers, alimentant alors un mystère de plus en plus dément, La Disparition (The Departure en anglais dans le texte) est immédiatement considérée comme un acquis chez le spectateur, Lindelof se libérant de toutes contraintes explicatives, de toute démonstration rationnelle pour, précisément, raconter le quotidien de personnes qui en cherchent par n’importe quel moyen. L’incompréhension d’un tel évènement donnait une matière quasiment inépuisable pour aborder la colère, le mysticisme, la culpabilité, la radicalisation identitaire, la mise en danger de soi. Autant de résultantes comportementales plausibles, réelles de fait, pour rappeler à quel point vivre ensemble demeure une fragile gageure autant qu’une chose précieuse.

Bien sûr, le mystère ou la magie demeurent mais ils restent sagement en arrière-plan. L’essentiel repose sur ce regard plein d’humanité envers des personnages blessés, qui nous ressemblent et qui nous touchent pour être subjugués par la tentation de la folie. Assisté dans sa peinture sociale et sentimentale par Tom Perrotta (l’auteur du livre dont est adapté la série), Damon Lindelof imprimait la douleur imprimée sur pellicule avec un talent dont peu peuvent s’enorgueillir aujourd’hui. Cela était parfait, simplement parce que cela était effectué avec une sensibilité parfaite.

the-leftovers-saison-2-episode-7

Il n’y a pas de miracle à Miracle…

John Murphy

Comment diable poursuivre sur cette lancée sans tomber dans le piège du pathos ? En osant. En prenant des risques. En lâchant prise, pour créer ce qui devient de plus en plus rare à l’écran : l’imprévisiblité. Parce que rien, mais alors rien, ne laissait envisager un renversement fantastique aussi radical que cette suite d’épisodes, tous aussi sensationnels les uns que les autres. Pièce maitresse à elle-seule, l’ouverture du season premiere est à l’instar du reste de la saison : un tour de force éprouvant, insolite et terrifiant avec, pourtant, une économie de moyens, doublé d’une densité narrative reposant sur une réinvention permanente; certains des épisodes pouvant très bien se voir comme une histoire autonome et complète avec un début, un milieu et une fin.

cdn.indiewire.psdops.comLa deuxième saison de The Leftovers n’est donc pas un reboot mais une poursuite. Un nouveau départ qui prend immédiatement forme avec la famille recomposée autour du personnage de Kevin Garvey (2) s’installant dans la petite ville de Jarden (Texas). Surnommée Miracle, en raison du simple fait que tous ses habitants ont été épargnés, Jarden devient une sorte de topos cristallisant au diapason quelques unes des plus grandes obsessions de l’Amérique : la volonté de prospérité, la bonne tenue des valeurs familiales et l’importance de la religion. Ce qui est vendu au monde comme étant un petit coin de Paradis cache en son sein une manne touristique énorme, attirant le chaland comme l’envieux le plus endurci, doublé d’une surveillance des plus arbitraires. Miracle est ceinturée de barrières sous haute surveillance et n’accueille que de nouveaux arrivants que si ces derniers sont dotés de précieux bracelets de circulation. Ceux qui n’ont rien de tout cela, ceux qui attendent sont alors parqués dans un campement de misère situé à l’extérieur de la ville… Sans trop s’y attarder, mais en y accordant suffisamment d’importance pour la tonalité principale de son discours, Lindelof et Perrotta renvoient frontalement à la source même du rêve américain et à l’important phénomène migratoire que la planète traverse: on paye le prix fort pour visiter ou pour habiter dans cette petite bourgade, pensant sans doute que l’on sera à l’abri si La Disparition connaissait une nouvelle vague.

Vanité rimant joliment avec naiveté, les deux hommes s’amusent à délier les intrigues parallèles entre elles tout en les nouant prodigieusement à la fin, démontrant qu’il ne peut y avoir de salut nulle part. Peu importe les superstitions, les croyances, les repères que l’on se place pour se rassurer. Peu importe même si l’on se trouve dans le monde réel ou dans l’au-delà, The Leftovers réussit le pari casse-gueule de saborder les frontières et de s’aventurer sur un terrain mystique risqué, mais crédible, pour continuer à raconter la même chose: il n’y a guère à espérer de l’être humain tout comme il est essentiel de vouloir vivre parmi ses semblables. The Leftovers nous interpelle là, dans ce paradoxe universel où l’on ne peut s’empêcher de blesser nos proches malgré nous alors que c’est d’eux dont on a le plus besoin. A ce titre, toute la logistique terrifiante mise en oeuvre par le personnage de Megan (3), ainsi que la pudique scène finale, évoque en sourdine la philosophie épicurienne que prône la série. Promesse de l’année dernière, The Leftovers est devenue l’un des drames majeurs de notre temps. Parce qu’elle est une ode au souvenir. Celui de se rappeler d’être vivant.

Miraculeusement rédigé par
Jeoffroy Vincent

serveimageThe Leftovers (HBO, 2014, 20 épisodes x 52 min, en cours de production)

Série télévisée américaine créée par Damon Lindelof et Tom Perrotta.
Saison 2 composée de 10 épisodes, diffusés du 4 octobre au 6 décembre 2015.


Le site officiel


(1)
Vous n’êtes pas sans avoir remarqué que Disney n’a pas lésiné pas pour puiser jusqu’au plus profond de son porte-feuille afin de promouvoir le film à grand renfort de marketing invasif.
(2) Incroyable Justin Theroux qui livre là une partition très très difficile.
(3) Impressionnante Liv Tyler dont on ne soupçonnait guère qu’elle possédait en elle autant de talent.

(c) : photos HBO

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