Silverchair – Paranoianorexie

1999-neon-ballroomOn n’est pas sérieux quand on a 17 ans disait le poète. Preuve en est que Silverchair, trio australien composé de petits musiciens prodiges biberonnés au grunge et au metal rock, livra en moins de temps qu’il n’en fut pour l’écrire deux albums sous influences évidentes. Le tout sans avoir la majorité et sans probablement avoir un réel plan de carrière non plus. Au milieu des années 90, Kurt Cobain venait juste de passer l’arme à gauche; dans ce contexte, Frogstomp (1995) puis Freak Show (1997) furent taxés (légitimement ?) de disques imitant sans états d’âmes les mêmes atermoiements que le défunt leader de Nirvana. On accordera sans hésiter que certaines chansons sont construites sur un modèle similaire au trio de Seattle tout comme on passera l’éponge sur le reproche, un peu facile, contenu au coeur de telles affirmations. Il suffit d’écouter Slave, Suicidal dream, Petrol & chlorine ou Madman pour entendre que ces gamins là, âgés entre 16 et 18 ans lors des enregistrements, avaient pléthore d’autres références en tête et se réunissaient pour le simple plaisir de jouer. Et de jouer bien.

Le succès n’étant pas nécessairement un modèle de construction pour des artistes en herbe, ni une rampe de lancement efficace pour s’inscrire dans la durée (1), le sort et l’orientation de Silverchair passèrent à la vitesse supérieure sans que personne, pas même ses propres musiciens, ne l’ait vu venir. Un peu à la manière de Roger Waters pour The Wall, Daniel Johns, chanteur et guitariste du groupe, s’enferma pour composer et livrer ce qui n’est rien d’autre qu’un album solo déguisé. Un disque portant toute son ambition et contenant toutes ses obsessions et ses traumatismes du moment. A l’exception d’une chanson co-signée (Spawn again, vainement assourdissante), l’ensemble est entièrement signé de la main du jeune homme. Avant le fond vient donc la forme, et la première chose qui frappe à l’écoute de Neon Ballroom, c’est cette mutation musicale opérée. On y découvre une profusion de mélodies, orchestrales ou électriques, qui remplume non seulement la dextérité des talentueux freluquets mais qui témoigne également d’une envie frontale de se séparer des racines adolescentes. Pièce inaugurale et impériale s’il en est, Emotion sickness détonne par son caractère imposant et sa volonté presque tonitruante de porter haut un disque où Johns maitrise tout de A à Z. Toujours sur ce titre, et pour la petite histoire, on appréciera que le jeune homme ait fait appel à David Helfgott, pianiste dont le talent et le parcours mouvementé furent à la source du film Shine. Autrefois saisissantes par leur côté efficace, les chansons de Silverchair gagnent diablement en épaisseur et se font l’écho crépusculaire des phobies qui irradient la silhouette désormais squelettique du chanteur. La peur d’un triomphe qui dévorerait l’âme, le passage à l’an 2000, la perspective d’une ère toujours plus écrasante qu’épanouissante, la solitude…Tout y est sauvage, rêche et tranchant jusqu’à l’os, même dans les périodes d’accalmie. La seule ballade aux accents romantiques qui existe n’est rien d’autre qu’une confession magnifiée de Johns sur son anorexie (2). Autant Diorama se fera le revers lumineux de Neon Ballroom, autant Neon Ballroom éclate d’une sensualité blafarde, dérangeante et fascinante, sans pour autant que Johns donne l’impression de forcer le trait dans la noirceur. Pas d’alternative. Pas d’issue. Peu de foi en l’avenir, Anthem for the year 2000 étant une variante à peine déformée, pessimiste de surcroît, de l’illustre Another brick in the wall. L’enfermement se sent dans chaque piste.

Et même si cela n’est pas totalement parfait, même si l’on peut préférer l’approche d’un Billy Corgan sur un même thème, Silverchair tuait dans l’œuf son propre départ précipité et, de fait, sa réputation ainsi qu’une large partie de son public adolescent qui aurait pu se satisfaire d’une troisième déclinaison de Frogstomp. On n’est pas sérieux quand on a 17 ans disait le poète. Certes. On n’est pas plus heureux après.

De rouille et d’os
par Jeoffroy Vincent

(1) Souvenez-vous des frères Hanson, dotés quasiment du même âge et survenus à la même période, qui vendirent quelques 700 000 exemplaires de leur hit MMMBop mais qui ne surent jamais s’en remettre.
(2) Devant le succès du groupe, Daniel Johns sombra dans une forme d’agoraphobie qui le plongea dans une méfiance absolue vis-à-vis de sa nourriture, persuadé qu’on pouvait l’empoisonner par cet intermédiaire.

Neon Ballroom (Murmur/ Sony Jive Epic)
Album disponible depuis le 8 mars 1999. En écoute ici.

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