Carnivàle – Poussière, magie et mirages

Le genre : Mystères à la Foire du Trône.
De quoi ça parle: De chapiteaux, d’errances, de destins croisés, de cartes de tarot, de secrets, de révélations, de numéros de cirques et de tours de magie…
Pourquoi on en parle : Parce que c’est fantastique. Au sens propre.

carnivale_s1Au regard de son catalogue impérial, tout le monde aujourd’hui perçoit HBO comme une sorte de flamboyante usine à séries, dont la qualité exemplaire n’a d’égale que son envie de repousser au plus loin les angles de notre bonne vieille lucarne cathodique. Vous souriez ? Probablement parce que c’est désormais acquis dans l’inconscient du spectateur. Pourtant, il y a presque deux décennies de cela, la chaine aux trois lettres n’était rien d’autre qu’une chaine de plus, tout juste connue pour ses diffusions d’évènements sportifs et de quelques vagues films en troisième partie de soirée. Rien à voir, en somme, avec la réputation que l’on lui connait désormais. Car si Game of Thrones, Boardwalk Empire ou True Detective démontrent brillamment son savoir-faire, ces créations relèvent davantage de sa capacité à multiplier des spectacles populaires à grands budgets que des oeuvres plus exigeantes.

Autre temps, autre mœurs : on ne regarde plus des séries de la même façon et avec le même point de vue. Il fut donc un temps où la prise de risque d’un projet franchisé HBO ne se mesurait pas l’attente à la quantité d’argent qui se voyait à l’écran. Il fut un temps où l’argent venait soutenir des idées portées par des gens talentueux (et, disons-le, un peu fous) qui auraient trouvées porte close ailleurs. Parler de Carnivàle, c’est, quelque part, parler de la folie douce (si tant est que cette expression soit la plus juste) qui portait la chaine câblée.  A l’époque, ce qui intéressait HBO, c’était de créer ce que l’on n’avait pas, ou si peu, vu à la télévision. Peu importaient les sujets, les tabous soulevés, les jurons, la violence, les scènes de sexe d’un cru parfois démentiel, les inhabituelles durées d’épisodes, le temps passé à développer les projets ou à prolonger les calendriers de tournages, seule comptait l’affranchissement de la création télévisuelle en donnant toutes latitudes aux créateurs. A ce titre, on ne le répétera d’ailleurs jamais assez, Oz fit figure de pionnière avant de se faire détrôner par Six Feet Under ou Les Soprano. La stratégie artistique d’HBO fut payante mais sur le long terme: si Six Feet Under, Sex and the city ou Les Soprano ont été des succès d’audiences, tutoyant parfois même celle des grands networks [1], il faut également se rappeler que des séries telles que Oz (encore elle) ou The Wire étaient quasiment confidentielles. Ce n’est que plus tard, via le bouche-à-oreille et au travers d’éditions DVD que l’on se prêtait d’amis en amis, qu’elles ont gagné leurs galons de notoriété dans une seconde vie. Tout cela pour vous dire qu’en 2003, HBO culmine au sommet de sa réputation artistique : avec Les Soprano comme assise culturelle et commerciale, la chaîne, portée par un élan frénétique où tout semble possible, bombe le torse et s’autorise tout, les exécutifs ne regardant pas la profondeur de leur porte-feuille.

Tel Midas transformant en or tout ce qu’il touche, Chris Albrecht, directeur d’HBO à l’époque, valide alors une série intitulée Carnivàle, planifiée pour durer six saisons. Avec sa galerie de forains magnifiques, sa mythologie ésotérique et ses décors aussi immenses que splendides, HBO offre à Carnivàle un tremplin de choix : voir son pilote diffusé après un épisode de Sex and the city. Résultat ? plus de 5 millions de téléspectateurs devant le poste. Le reste de la saison tournera autour des 3 millions, résultat tout à fait recommandable pour une chaine du câble. Toutefois, au regard de l’investissement demandé, l’audience en berne de la seconde année mènera tout ce beau monde vers une annulation inattendue  et terriblement douloureuse. Plus tard, Daniel Knauf, créateur de la série, révèlera dans une passionnante interview [2] à quel point la logistique propre à HBO était insensée [3] :

Bon sang, c’était la série à l’antenne la plus chère de son époque. De loin. Il me semble qu’ils dépensaient quelque chose comme 3,7 millions de dollars par épisode, ce qui, aujourd’hui est quasiment anodin. Mais à l’époque, c’était démentiel. Quasiment irresponsable (rires). Si j’avais été actionnaire à HBO, je les aurais fait examinés.

(c) HBO

En dépit de son récit tronqué en pleine lancée, si Carnivale reste l’une des dernières grandes séries contemporaines, ce n’est pas seulement en raison de sa folie des grandeurs visuelle. Certes, sa mise en scène participe au caractère épique de son récit – les épisodes s’appuyant énormément sur la profondeur de champ pour assurer aux intrigues le format qu’elles méritent – mais là n’est pas son unique critère de qualité. La plus grande réussite de cette série, c’est certainement d’avoir su se servir d’un contexte historique fort – celui de la Grande Dépression des années 30 – pour en forger un imaginaire d’une densité absolue. Le choix de cette période est crucial. Loin d’être idéalisée ou enjolivée, elle se situe dans une parenthèse qui se remet à peine des cendres de la Première Guerre Mondiale (dont on voit par flashs les impacts récurrents) mais qui ne soupçonne pas encore la barbarie qui se profile. Les forains de Carnivàle parcourent une Amérique résolument pauvre, minée par la crise de 1929 et rongée par les emprunts banquiers, dont la majorité est encore rurale. C’est une Amérique de transition – celle que John Steinbeck magnifiera à merveille dans ses romans phares – qui hésite entre continuer à croire en un Dieu qui semble l’avoir abandonnée ou en un Babe Ruth, star du base-ball qui soulève l’enthousiasme des foules d’une manière plus concrète. Cet entredeux créé de fait une forme de déséquilibre propre à la crise que traverse l’époque et pour lequel les hommes doivent choisir entre la foi et la raison.

Carnivale peut donc se regarder de diverses manières. Comme un feuilleton troublant, envoûtant, presque sorti d’un rêve effrayant. Comme une relecture, souvent impressionnante, du combat entre le Bien et le Mal. Comme un conte moderne dans lequel les personnages sont avant tout présentés comme des êtres magnifiques, blessés, maudits de leurs dons extraordinaires. Comme une épopée aux formidables promesses où les hommes, les créatures, la magie et le quotidien ne font qu’un. Et qui rappelle que les mythes et l’Histoire avancent de concert. Liés, comme par enchantement…

Cartomancie et poudre aux yeux syntaxiques par
Jeoffroy Vincent

Carnivale 2Carnivàle – La Caravane de l’étrange (HBO, USA. 2003/2005).

Série américaine en deux saisons créée par Daniel Knauf.
Disponible en DVD chez Warner Home Video

[1] : À titre d’exemple, la saison 4 des Soprano fut regardée en moyenne par 11 millions de téléspectateurs.
[2] : Entretien sous la direction de Todd Van der Werffparu, paru le 22 février 2013 sur The AV Club.
[3] : On peut également inclure dans la discussion Rome, série pour laquelle le budget d’une saison avoisinait la somme démentielle de cent millions dollars; somme qui nécessita une coproduction pour amortir des coûts de production quasiment indécent.

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