Gavin Clark – L’Éternité commence il y a un an

Combien étaient-ils ?
Combien étaient-ils, en cette année 1998, à réaliser, à comprendre, que le disque qu’ils écoutaient en libre accès à la borne du disquaire du coin était plus qu’une belle réussite mais un trésor, un bien précieux ? Combien furent-ils ? Combien furent-ils à acheter l’album d’un groupe porté par un type qui, visiblement, n’avait pas envie de se frotter davantage aux sirènes de l’industrie du disque ? Combien se le passèrent de mains en mains, presque comme une relique dont on n’ose se séparer, en assurant lors de l’échange: « Écoute ça. Si, si, j’insiste, il faut que tu écoutes ça. » ? Une poignée sans doute. Et encore, pas sûr. Ainsi vont le train de certaines choses qui sont trop fragiles pour être accueillies correctement en ce bas monde. Sunhouse n’est pas passé à la postérité de son vivant et il n’atteindra certainement pas une reconnaissance posthume. Ce n’est pas grave: le paysage de la musique est saturé de comètes talentueuses qui s’écrasent en plein vol et dans une totale indifférence… Gavin Clark n’a jamais bénéficié de l’exposition médiatique qu’il méritait sûrement mais, au fond, peu importe. Peu importe car, lui, n’a jamais cessé de faire de la musique. Jusqu’à sa disparition. Sunhouse d’abord. Puis Clayhill, autre formation prodigieusement méconnue obéissant au sacro-saint triptyque rock-blues-folk. S’en suivirent au gré des humeurs quelques participations et, surtout, une infinie variété de compositions en solo. Utilisées notamment au cœur de films signés Shane Meadows (loué soit-il). Pas plus connu que Gavin Clark mais qui, tout de même, a eu son petit moment de gloire cinématographique.

Un an après la disparition du chanteur, dont la nouvelle me heurta complètement par hasard, lors d’une énième recherche pour me dégotter un de ses albums en import, savoir qu’il est prêt à être (re)découvert via l’immensité démesurée du vaste web prodigue une vague sensation de réconfort; ce qui est complètement ironique étant données que la majorité des chansons de Clark transpiraient précisément l’inconfort d’être vivant. Il y a quelque chose de rassurant à savoir que quelqu’un, tombé par le plus grand des hasards sur ce valeureux blog, sera tenté de creuser un peu plus qu’une suite de caractères vantant les mérites d’un chanteur qui ferait passer Elliott Smith pour un joyeux drille. On entend tellement de choses dans une vie, ou même dans une journée, qu’il est parfois insoutenable de s’attarder sur ce qui nous enflamme à première vue: l’écoute. Et le soin de l’écoute. Écouter Gavin Clark fait un bien monumental, même si ses chansons sont tristes à pleurer. Son répertoire est à l’instar de sa voix : fragile, posée, légèrement fiévreuse, et emprunt d’une mélancolie que seuls les anglo-saxons savent manier avec élégance. Il ne s’agit pas de comparer qui possède la verve lacrymale la plus prononcée mais d’affirmer ce qui distingue un artiste parmi la pléthore de ses semblables.

Gavin Clark était l’un de ces gars qui parlaient peut-être le mieux de son pays. Sans omettre d’y mettre de ce qui l’animait, lui, en tant que personne. Il parlait d’amour bien sûr mais aussi de cette latence à embrasser la folie, du goût des drogues dures, du chagrin noyé dans l’alcool, de l’addiction, de la banlieue, de la grisaille, de la quête difficile, absconse, vers un bonheur somme toute vaporeux. Parce que précaire, fragile, si souvent propice à être brisé. C’était l’un de ces types dont on ne remarque plus le talent, parce qu’il verse ses tripes et sa tristesse sur une six cordes avec la même conviction, fut-il dans un bar enfumé et bruyant ou dans une somptueuse salle de concert tous conforts. Gavin Clark ne passait pas non plus en radio. Pour la simple et idiote raison qu’on ne diffuse guère des chansons tranchantes qui vous rappelle qu’être en vie, ce n’est parfois pas de tout repos. Lui a fini par le trouver à l’âge de 46 ans. D’aucuns diraient que c’est encore un départ prématuré. Certes. A ceux-là, je leur répondrais que nous pouvons toujours nous consoler avec sa musique. Gavin, de son côté, a toute l’Éternité.

Hommage modestement prodigué par
Jeoffroy Vincent

serveimageBeautiful Skeletons (2014, club ac30)

Disponible depuis le 24 mai 2014. A l’écoute ici.

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2 réflexions sur « Gavin Clark – L’Éternité commence il y a un an »

    1. De rien du tout. J’ai encore réécouté quelques titres de Gavin il y a deux jours et c’est un crève-cœur.
      Belle journée à vous et merci d’être passée 🙂

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