Spotlight – L’art habile de faire le point

Le genre: Le journalisme pour les nuls.
De quoi ça parle: De travailleurs en sous-sol, de pratiques pas très catholiques et d’un scandale révélé au grand jour.
Pourquoi on en parle: Parce que c’est digne, noble, excellent et exemplaire. Tout bonnement ? Tout bonnement.

serveimageSecond rôle solide, aperçu notamment au cours de la dernière saison de The Wire (qui, ironiquement, axait son histoire dans l’univers de la presse), Tom McCarthy n’a peut-être pas eu l’immense carrière d’acteur qu’il espérait mais il est assurément l’un des derniers cinéastes américains à donner autre chose à espérer d’une industrie littéralement vampirisée par les franchises, adaptations de best-sellers pour adolescents et autres placements de produits déclinés en Cinémascope. Auteur notamment des remarqués (et remarquables) The Station Agent et The Visitor, McCarthy livre un film passionnant, captivant, réglé au cordeau, et qui démontre qu’il n’est pas nécessaire d’être verbeux pour asseoir la crédibilité d’une histoire sur le milieu du journalisme. Pied de nez évident à toutes les pyrotechnies visuelles du moment, Spotlight possède également la finesse malicieuse pour ne pas tomber dans le piège de la course contre la montre: si les personnages du film ont bien l’échéance d’un article au contenu explosif en ligne de mire, on ne les verra jamais (ou si peu) courir et s’agiter dans tous les sens pour obtenir le Pulitzer. Là n’est pas l’enjeu. Le temps est pourtant bien là, au coeur des faits et des actions, mais il n’est pas tout à fait un ennemi contre lequel il faut lutter. Il est un compagnon invisible avec lequel il faut négocier afin d’avoir la meilleure des perspectives pour construire son article en toute honnêteté. Plus d’une fois, alors que l’on pourrait accepter sans sourciller que le rythme s’emballe pour créer un suspense qui serait parfaitement justifié, le film étonne par son calme apparent, son épure dramaturgique et le soin qu’il applique à superposer les différents éléments de l’investigation.

Nous sommes en 2001 et, déjà, Internet grignote joyeusement des pages de la presse papier. Les lecteurs s’éloignent petitement pour accéder à un contenu plus direct, plus rapide. Plus léger. De fait, Spotlight (1) n’ignore pas les dangers qui rôdent en ce début de siècle et qui vont opérer profondément des mutations dans la manière de travailler. Le film débute d’ailleurs avec l’arrivée d’un nouveau directeur (2) qui nourrit, chez les membres du personnel, plusieurs craintes quant à d’éventuelles coupes budgétaires et de radicales modifications dans la ligne éditoriale. Il n’en sera rien. Car, sans en enjoliver les contours, le film nourrit ce fantasme du journalisme triomphant qui passe par un impressionnant et méticuleux travail de fond. McCarthy prend d’ailleurs au premier degré le contexte de cette tache puisqu’ils situent ses personnages dans le sous-sol des locaux du Boston Globe. Tandis que les journalistes de Spotlight tentent de mettre en lumière une sordide histoire de réseau pédophile au sein de la communauté écclésiastique, le film s’applique à suivre des personnages qui obéissent à une forme de routine qui les préserve de l’éventuelle dureté du sujet qu’ils traitent: ils griffonnent, épluchent des dossiers, passent des heures à surligner des cahiers, font du porte-à-porte ou étudient des registres à la bibliothèque jusqu’à la fermeture. Cela pourrait être terriblement ennuyeux, c’en est terriblement passionnant. Cette persévérance à creuser, à suivre les pistes, à repousser les pressions extérieures avec un flegme imperturbable… le récit a beau être basé sur des faits réels, le film pourrait très bien fonctionner avec un autre sujet et une autre enquête à mener. Ce qui compte d’abord, c’est cette flamme, poussée par une éthique des plus citoyennes, qui habite chacun des protagonistes. Des hommes et des femmes qui choisissent de mettre leurs vies radicalement de côté pour, d’abord, écouter. Enormément. Ecouter des témoignages qui vous retournent les tripes parce qu’ils touchent à quelque chose de profondément choquant. Et pourtant, malgré la dureté absolue de ces derniers, le film évite dignement tout pathos malhabile; ce qui n’empêche nullement d’avoir la gorge nouée à plusieurs reprises.

Dans une certaine mesure, et ne serait-ce que parce qu’il remet les pendules à l’heure en proposant une alternative aux blockbusters bodybuildés, Spotlight arrive donc à point nommé. D’aucuns affirment déjà qu’il possède plusieurs atouts de poids pour peser dans la balance des Oscars à venir: un sujet sensible, appuyé par la caution « basé sur une histoire vraie », un casting classieux (3) et une écriture dramaturgique solide. On ne les contredira pas sur ce coup-là. Dans le cas où le film récolterait une moisson de statuettes, on peut surtout se plaire à rêver qu’elles puissent donner d’éventuelles envies aux majors hollywoodiennes. Hollywood revient vers un cinéma grand public de qualité. Imaginez un instant. Ca, ce serait un bon titre.

Revue de presse par
Jeoffroy Vincent

En salles depuis le 27 janvier 2016.

(1) Nom de la rubrique d’investigation du Boston Globe dans laquelle travaillent les journalistes.
(2) Liev Schrieber, à la sobriété éloquente. Enfin, si l’on peut dire ainsi.
(3) John Slattery, dans un rôle finalement assez proche que celui de son personnage dans Mad Men, Michael Keaton et, surtout surtout surtout l’immense Mark Ruffalo. Les autres, Rachel McAdams et Brian d’Arcy James, sont un peu plus en retrait mais font honnêtement le job.

 

 

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