Journal de bulles #2

arabe_c1-hautedefL’Arabe du futur – tomes 1 et 2 (Riad Sattouf, Allary Editions, 2015)

Haut comme trois pommes, ressemblant davantage à une fille qu’à un petit garçon, le jeune Riad quitte sa France natale pour suivre ses parents à l’étranger. Poussés par les ambitions professionnelles du père, tous trois plient bagage pour aller trouver l’Eldorado…en Syrie. Nous sommes en 1978 et autant vous dire que le régime d’Hafez el-Assad ne ressemble en rien au pays des Bisounours. Les contrées sont désertiques, caillouteuses, déchiquetées, morcelées, les bâtiments sont laissés à l’abandon et les autochtones, rarement très accueillants, sont tous aussi étranges les uns que les autres.

Auréolé du Fauve d’or à Angoulême en 2014- à l’époque où le festival n’était pas encore le nid de multiples polémiques que l’on connait actuellement –  L’Arabe du Futur fait feu de tout bois avec un sens de la narration étonnant; les planches de l’album regorgeant de détails, de précisions et d’anecdotes, quand bien même elles sont toutes composées de cases à peine aussi grandes qu’un timbre postal. C’est vif, drôle, parfois complètement gênant mais c’est une vraie réussite. Le recul de Riad Sattouf face à sa propre enfance permet de trouver l’équilibre parfait pour raconter, entre violence ordinaire et absurdité confondante, les rocambolesques mésaventures de sa famille. Dissimulée sous une candeur parfaitement ironique, ses souvenirs reposent donc sur son ressenti d’alors: les impressions, les émotions, l’incrédulité et l’incompréhension du gamin face au monde des adultes permet de faire ressortir tout le décalage surréaliste des institutions autoritaires avec lesquelles vivent les Syriens, mais également celle de notre propre système qui favorise sans cesse les inégalités sociales. Avec un sens de la chute et du malaise parfaitement dosés, Sattouf livre là deux tomes génialement caustiques, fourmillants de détails et d’anecdotes cocasses. Un troisième volet a déjà été annoncé. On s’en réjouit déjà…

Couv_243914L’Essai (Debon, Dargaud, 2015)

1903, les Ardennes. Venu de nulle part, un homme seul débarque en pleine nature et s’installe sur un terrain en friche. Il dort à la belle étoile, ramène fréquemment du bois, et, sans demander l’aide ou l’autorisation de personne aux alentours, commence à construire ce qui ressemble à une maison. Jugeant que cet inconnu prend ses quartiers de manière effrontée, les habitants du village – méfiants puis réticents- viennent à sa rencontre pour le sommer de partir. Calmement, l’homme se présente. Il s’appelle Fortuné Henry et annonce d’emblée la couleur de son projet. Au milieu de cette immensité de verdure et de calme, il veut construire un espace de liberté où chacun aiderait son prochain selon son envie et ses aptitudes. Un endroit où personne ne dirigerait personne. Un endroit où il n’y aurait ni Dieu ni Maitre…

C’est peut-être l’une des meilleures surprises de l’année passée et l’une des plus belles œuvres de fiction qui m’ait été donné de lire sur le courant anarchiste, sa philosophie et ses utopies. Le style de Debon mise sur une maitrise des couleurs absolue, entre le pastel et l’aquarelle, et ponctue la progression de son récit par des plages d’un calme éphémère qui annonce la désillusion à venir. Avec beaucoup de soin et d’attention, Debon retrace cette expérience communautaire en se concentrant davantage sur l’émulation collective plus que sur la dislocation du phalanstère en elle-même; la fin de cette communauté hors norme (et donc de la BD) parait d’ailleurs presque abrupte tant l’histoire tisse avec une patience passionnante l’importance que revêt l’association de toutes ces petites mains qui œuvre pour le bien commun.

festival-d-angouleme-2016-le-grand-mechant-renardLe Grand Méchant Renard (Benjamin Renner, Shampooing, 2015)

Vous allez mal ?
Vous êtes en manque d’humour ?
Vous guettez vainement un réconfort quelconque chez des comiques/chroniqueurs/ éditorialistes qui peinent sévèrement à vous arracher une esquisse de sourire ? Ne cherchez pas plus loin : cette BD vous attend de pied ferme dans votre librairie préférée.

Une petite présentation finirait-elle de vous convaincre ? Soit. Allons-y donc : Renard est fatigué. Ratatiné. Lessivé. Épuisé. Et, surtout, terriblement affamé. Il devrait bomber le torse, inspirer la crainte et la peur à chacun de ses passages. Sauf qu’en fait, il est la risée du bois:  piètre prédateur, à chaque fois qu’il fait le mur de la ferme d’en face pour aller chasser, il se fait rouer de coups sans sommation par toute la batterie des poules. Résigné, il s’en va trouver Loup, placide et effrayant, pour monter un plan qui satisferait les appétits des deux carnassiers :  voler des œufs, les couver, attendre l’éclosion, engraisser les poussins pour ensuite manger un festin à la hauteur de leurs attentes. Sauf que, évidemment, rien ne va se passer comme prévu.

Paru aux éditions Shampooing, Le Grand Méchant Renard n’est en aucun cas une relecture du conte de Perrault. Plutôt un hommage en sourdine au génie que fut Tex Avery pendant sa période MGM. On y retrouve cet art du nonsense, un penchant prononcé pour un humour déjanté et tout azimuts, des gags à l’enchainement débridé qui, s’ils sont parfois attendus, ne manquent jamais leur désopilante chute. Après une première œuvre qui partait déjà sur les mêmes bases, Benjamin Renner livre là une histoire qui, dans le fond et la forme, épouse parfaitement les débordements du cartoon.

 

LOVE-IN-VAINLove in vain (Mezzo & Dupont, Glénat, 2014)

C’est un objet d’art avant même d’être une grande BD. C’est une lithographie absolument splendide, consacrée à un artiste dont l’aura de mystère reste aussi entière que fascinante.

Dans un format à l’italienne – format qui épouse parfaitement le destin cinématographique de Robert Johnson- Love in vain narre la fulminante carrière du célèbre joueur de blues qui fut soupçonné d’avoir pactisé avec le Diable pour réussir à être aussi virtuose. Virtuose, cette œuvre l’est pleinement. Preuve en est, sa maestria tient également au fait qu’elle dépasse le simple biopic dessiné: les étapes de la courte vie du musicien sont superposées à un contexte historique et social saisissant. Mezzo et Dupont dressent donc en mélodie de fond un constat sans concession de la fin des années 20 où, suite au krach bouriser de 1929, la condition des Afro-Américains fait passer Cosette pour une petite privilégiée. Le trait est noir ébène et les planches, magnifiquement encrées, impriment la rétine du lecteur de toute de sa puissance artistique. Un bijou forcément précieux et qui doit se lire en écoutant obligatoirement I believe I dust my Broom.

Couv_273972The Sixth Gun – La chasse des Skinwalkers (Brian Hurtt & Cullent Bunn, tome 6, Urban Comics)

Double volume pour ce volet forcément spécial des aventures de Drake Sinclair, Betty Montcrief et ses compagnons qui luttent désormais contre des évènements qui les dépassent totalement. Cela le sent le sapin pour la plupart des protagonistes et, forcément, cela sent la fin de cette géniale et passionnante saga, qui se déguste comme on suit un serial au coin du feu: avec frénésie, gourmandise et excitation. Les fidèles lecteurs du Club le savent désormais: l’auteur de ces lignes est un fan assidu de ce comics multi-genres qui fait feu de tout bois entre les légendes mythologiques et ésotériques, les références à la culture populaire et cette tendresse absolue que l’on peut vouer aux séries B. Entamée en 2010 aux USA, parue quatre années plus tard en France, la série de Cullen Bunn et Brian Hurt ne souffre d’aucun temps morts, multiplie les rebondissements, brise la frontière de la reliure pour vous exploser sur des pleines pages qui, non seulement, vous en mettent plein la vue mais qui, en plus, vous maintiennent sous la pression d’une histoire sans actuel équivalent. C’est ce qui s’appelle tenir le rang.

les-vieux-fourneaux-tome-3-celui-qui-partLes Vieux Fourneaux – Celui qui part (Lupano & Cauuet, tome 3, Dargaud, 2016)

Succès surprise (et amplement loué sur ce blog) d’il y a deux ans, les seniors les plus gouailleurs de la bande dessinée sont de retour pour un troisième opus toujours aussi fort en gueule, gouaille et bon vivre. Avec, cette fois-ci, un focus opéré sur Mimile, le lecteur revient sur l’adolescence de ces trois lascars gamins dans l’âme qui n’ont (évidemment) pas toujours été les modèles d’éthique qu’ils ne cessent de clamer. Avec une jubilation non feinte, Lupano et Cauuet égratignent tendrement – avec force gags, punchlines et quiproquos savoureux- des personnages devenus plus que des êtres de fiction populaires mais de vrais copains qu’on a plaisir à retrouver.

Embullé rien que pour vos yeux par
Jeoffroy Vincent

 

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