Tue-Loup – Ramo fleuri

serveimageÉtrange comme un groupe se détache du lot. Pour le pire ou le meilleur d’ailleurs, quitte à rester tapi dans l’ombre d’une renommée qui ne viendra peut-être jamais.

Étrange donc comme un groupe qui possède vingt ans de bouteille continue d’étonner, ou de détonner, au cœur d’une industrie qui noie ses talents cachés sous un torrent de formatage grand public et de recyclage sonore de piètre mauvais goût. C’est étrange parce que Tue-Loup sonne comme du Tue-Loup et absolument rien d’autre. Allez, exception faite de Jean-Louis Murat, peut-être, et à ses meilleures heures. Après neuf disques au compteur, on ne devrait pas être surpris du dixième. On ne devrait plus être surpris. Cela sonne comme un reproche alors que, croyez-moi, pas du tout. Tout comme on n’imaginait pas Brassens composer sans sa guitare, on sait pertinemment à quoi s’attendre lorsque un nouveau disque de Tue-Loup vient s’installer dans notre platine. On sait que les musiciens sarthois ne vont pas se lancer sur la voie du funk, ou du reggae, juste pour savoir s’ils sont capables de le faire. Ou pour tenter une reconversion plus accessible qui leur ouvrirait les portes des sacro-saints plateaux télé. Le pire, c’est qu’on ne leur en voudrait pas. Non seulement ils seraient capable de le faire bien (ce qui fut plus ou moins déjà le cas sur City light, première piste de l’album Rachel au rocher, avec sa rythmique diablement groovyesque et ses choeurs effrénés) mais ce serait davantage une occasion détournée pour y distiller leurs chansons acoustiques d’où émergent des images si… étranges justement. Mais si belles et si justes.

Contempler en silence
Ta géniale indécence
Je veux célébrer ton empreinte
Gisante sous ma peau
Le reste je m’en fous
Empreinte, Ramo

En réalité, ce qui traduit le mieux le rapport que l’on peut entretenir avec Tue-Loup – en plus de se compter sur plus de deux décennies- c’est que, même si l’on reconnait d’emblée la griffe, la relation ne semble jamais totalement acquise. Chaque album se doit d’être apprivoisé. Il y a pourtant des repères qui persistent et signent: la voix humblement souffreteuse de Xavier Plumas, des textes incroyablement stylisés, aiguisés au mot près, ou encore ces accords de guitares acérés qui tranchent net avec le tout-venant des ballades que l’on peut entendre ailleurs. Mais il y a, en permanence, cette volonté de ne pas livrer tous ses secrets en une seule fois. Comme s’il était important d’y revenir vers ce disque, et de revenir encore, non pas pour découvrir au fil des écoutes un sens caché derrière une myriade d’images faussement nébuleuses mais d’entendre une autre forme d’interprétation, et donc de ressentis. Sans être abscons ou obtus au premier abord (même aux suivants rassurez-vous), Ramo ne déroge pas à cette règle où l’on se doit de se frayer un chemin au fil des écoutes. Xavier Plumas et ses compagnons ont eu beau quitter la France pour aller rejoindre les terres chaleureuses du Portugal, les thématiques des chansons prennent l’inspiration à la même source. Car, sous cet album au froid trompeur souffle un brasier sensuel dont les cendres ne retombent quasiment jamais.

Le penchant pour un épicurisme de bon aloi a toujours eu le dessus sur les mélopées vénéneuses qu’affectionnent les Tue-Loup. Depuis Les Sardines jusqu’à Les chevauchées, le groupe aime ces chansons d’un calme fiévreux, où l’amour en lui-même est une occasion légitime pour savourer cet instant qui nous échappe toujours. Quiconque écoutera Empreinte n’aura donc pas besoin d’un dictionnaire des synonymes à portée de mains pour en comprendre toute la saisissante symbolique. Ce dixième œuvre en demeure quasiment un manifeste érotique, une sorte de plaidoyer lancinant et résolument Beaudelairien pour aller crapahuter sous les draps (Tejo, In Vivo, Carpe Diem pour ne citer qu’elles) puis se balader près de la mer. C’est un fait acquis depuis la nuit des temps, il s’agit là des deux meilleurs refuges pour fuir un monde qui ne sait plus prendre du bon temps ni contempler sa beauté. Les sens en alerte, être déboussolé pour mieux se ressourcer et se retrouver, telles pourraient être les deux troncs centraux qui irriguent la sève de ce Ramo affûté et bourgeonnant au plus haut. Vers un ciel qu’on devine septième. Ainsi, l’ironie du titre ne vous aura certainement pas échappée: Ramo est l’anagramme d’amor. Mot qui, inutile de le préciser, signifie amour en portugais, langue d’un pays où l’évasion est un exotisme qui se lit et s’écoute agréablement sur chaque bout de mot (preuve en est avec la superbe piste finale qui clôt le disque, certes, mais qui l’ouvre également d’une certaine façon). On peut dire de bien des groupes qu’ils sont à part. Dans le cas de Tue-Loup, apatride du rock et la chanson française, c’est absolument vrai.

Sève syntaxique et affection musicale par
Jeoffroy Vincent

Ramo (Dessous de scène)
Disponible depuis le 4 mars 2016. En écoute ici.

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