Sweet Tooth – Triste monde malade

sweet-tooth-tome-1-270x407Si vous n’êtes pas le parent d’un adolescent à l’heure où vous lisez ces lignes, vous avez certainement du le remarquer en chinant dans votre librairie préférée mais sans y prêter plus d’attention. Or c’est un fait. C’est même une mode qui ne s’effiloche pas et qui profite aux éditeurs les plus chanceux. Au rayon jeunesse, on ne compte plus les déclinaisons de récits de survie qui s’inspirent (pour ne pas dire puiser fortement) de la matrice survivaliste du classique Sa majesté des mouches. Hunger Games et Divergente faisant désormais office de références, tous les livres traitant de la même thématique concourrent à l’unisson pour le titre du futur best-seller, qui sera lui-même l’hypothétique objet de la nouvelle franchise à succès fabriquée à Hollywood. Les livres se font du coude à coude sur la table et c’est à celui qui aura le pitch le plus aguicheur (même si, en réalité, ils se ressemblent tous) pour atterrir en tête de gondole. Les 100, La Cinquième Vague, Le Labyrinthe, Nil, U4… chacun de ces livres narrent l’histoire d’un monde en perdition, soit touché par une fléau mondial, soit prisonnier d’un totalitarisme triomphant, dans lequel un groupe de jeunes renégats tente de reconquérir une démocratie perdue, symbolisant une liberté éternellement mise à mal. Certes, c’est un postulat quasiment éculé du genre de l’anticipation mais, au vu du nombre de titres similaires qui s’éparpillent un peu partout en littérature jeunesse, c’est une manne commerciale somme toute assez impressionnante.

Etonnamment, si vous faites trois pas plus loin, les choses demeurent nettement plus calmes du côté du 9ème art; la faute, sans doute, aux super-héros qui protègent vaillemment notre bas monde du Mal qui rôde. En effet, entre The Walking Dead, Zombies, Alice Matheson, Solo, ou encore Jeremiah, qui continue sa course dans un monde cauchemardesque depuis tout de même trois décennies, il y a quasiment un boulevard pour qui veut s’aventurer dans ce créneau. Traduit chez Urban Comics (qui, décidément, font vraiment un travail de fond remarquable), Sweet Tooth vient récemment de s’immiscer dans le lot et devrait intéresser ceux qui, précisément, fuient le rayon jeunesse. Né sous la main du dessinateur canadien Jeff Lemire (également à la barre du scénario), Sweet Tooth part d’un des postulats cités plus haut: le monde tel qu’il ressemble après une pandémie foudroyante- laquelle a muté une partie de la population en une espèce croisée entre l’humain et l’animal. Lemire s’écarte rapidement du récit de survie pur et dur pour emprunter à un imaginaire aussi familier que fourni : le bestiaire du conte, la fable métaphysique et le récit d’apprentissage. Vous me direz que c’est en fait le cas de beaucoups de titres cités également plus haut. Oui, sauf que là, c’est effectué avec une justesse peu commune. Sans occulter la violence du contexte -qui, comme tout ce qui demeure violent, surgit lorsque l’on ne s’y attend guère- Lemire aborde la question de l’Humanité avec nuance, profondeur et même une certaine forme de pudeur.

Mister_Jepperd_Sweet_Tooth_h3Notre planète étant déjà malade et vouée à l’implosion, le monde post-apocalyptique n’est qu’un révélateur des personnalités de chacun. Lemire, une fois de plus, suit la base même de tout road trip qui se respecte. S’ils sont opposés en presque tout (âge, taille, apparence, personnalité etc.), ses deux personnages principaux ne sont ni cantonnés à des archétypes ni à des rouages susceptibles d’apporter de l’eau à la dynamique de son moulin narratif. D’un côté, nous avons Gus, le garçon en première de couverture et narrateur principal de l’histoire. Dans un monde qui n’a plus de règles, Gus ne jure que par elles. Fil rouge d’un chemin où les embûches, sa voix est le dernier vecteur moral d’un itinéraire mouvementé relié entre deux topos opposés: le Bois et la Réserve. S’il subit plus qu’il n’agit, suivant un adulte dont il ne connait quasiment rien, Gus représente forcément, obligatoirement, une forme d’innocence chétive qui va être sévèrement piétinée. De l’autre, nous avons Jepperd, l’impressionnant escogriffe chevauchant la monture ci-dessus. Monté comme un mur de briques, ancien sportif au tempérament violent, Jepperd est certainement le personnage le plus intéressant de cette virée équestre aux galops glauques. Par intermittences temporelles judicieusement placées, on apprend à connaitre ce bougre de géant à la musculature saillante avec qui le lecteur (et accessoirement Gus) connait un premier contact diablement effrayant. Parce que l’ambiguité lui colle aux semelles pendant une bonne partie du chemin, en observant cet adulte qui n’aime rien tant que réparer une forme d’injustice en collant des poings à qui se pare sur son chemin, et qui s’acoquine malgré lui à celui qui pourrait être son fils, on pense de loin en loin à La Route de Conrad McCarthy. En moins pessimiste. En somme, et même si des pistes sont disséminées ci et là sur la relation familiale qui lie ces deux orphelins, non sans s’en cacher d’ailleurs, Sweet Tooth est une oeuvre d’adulte pour adultes. Qui saisit parfaitement ce qui reste un traumatisme unique en son genre : la fin de l’enfance, c’est le début du cauchemar.

Barres chocolatées et autres teneurs en vocabulaire par
Jeoffroy Vincent

sweet-tooth-tome-1-270x407Sweet Tooth (Urban Comics, Vertigo Essentiels)

Disponible depuis le 04 décembre 2015. 296 pages.

 

(c) photos : Urban Comics

 

 

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