Pourquoi Daredevil est diablement bon

daredevilartPlus que la naissance d’un héros, la première saison de la série créée par Drew Goddard narrait celle d’un personnage. Un personnage qui incarnait le prolongement de la personnalité de Matt Murdock, avocat à la ville, qui se parait de noir et s’affublait d’un foulard sur sa tête pour se battre à mains nues. Et s’il affrontait avec virtuosité et agilité des voyous et des gangsters entre deux immeubles abandonnés, il était souvent – et régulièrement- mis au tapis, rentrant chez lui avec force bleus et côtes cassées. Sans vouloir marcher à tout prix sur les traces du Dark Knight de Christopher Nolan (dont le legs colle parfois un peu trop à l’écran dès lors que l’on s’attaque à une fiction de cet acabit), la série charmait parce qu’elle ne cherchait en aucun cas un ton, ou une ambiance qui, sous prétexte de jouer la carte de la noirceur, la faisait passer pour une série d’adultes. Toutefois, parce qu’elle privilégiait la crédibilité au réalisme « sérieux », Daredevil pouvait aisément prétendre à ce titre tant la conviction et la foi employée par toute l’équipe technique se voyait à l’écran; le combat mené par son héros contre la corruption financière, et le capitalisme vorace que Winston Fisk symbolisait de toute sa monstruosité, lui prodiguait même une dimension politique inattendue qui contrecarrait le coup de fatigue accusé en fin de piste. Les critiques (dont celle de votre bienfaiteur) furent aux anges et, tout en se réjouissant de ce nouveau succès, Netflix promit une deuxième saison pour cet hiver.

Exit Drew Goddard (appelé à la rescousse pour scénariser l’énième reboot de Spider-Man), Douglas Petrie et Marco Ramirez furent les élus désignés pour porter conjointement la casquette de showrunner et, accessoirement, supporter la pression d’une nouvelle cuvée attendue au tournant.

1) Parce qu’elle est une super série. Tout court:

Le moins que l’on puisse dire de ce deuxième tour de piste est qu’il est une réussite. Artistique et dramatique. Doublé d’un vrai plaisir de spectateur. De fait, je n’avais pas vraiment envie d’arriver au terme de ces treize opus aux allures de grand huit. En effet, cette nouvelle saison ne vient pas seulement confirmer les promesses de la précédente, elle s’impose comme une démonstration exemplaire de savoir-faire en termes de série de super-héros voire de série tout court. Les multiples intrigues et thématiques s’enlacent parfaitement, relâchant la pression lorsqu’il est nécessaire et relançant la machine au tempo voulu. Ce qui demeure d’autant plus appréciable reste qu’une série comme celle-ci, qui possède une certaine assise financière pour réaliser à peu près ce qu’elle veut, opte pour une épure stylistique qui contrecarre complètement les habitudes visuelles du spectateur. Encore plus que pour la saison précédente. Plutôt que de miser sur une abondance de ralentis, une grandiloquence lyrique ou des effets pyrotechniques en pagaille, la série réussit à faire le grand écart entre des scènes d’action d’une violence inouïe et des moments d’intimités, dramatiques ou romantiques, d’une parfaite sensibilité tout en rassemblant sa problématique initiale: peut-on espérer en la justice de l’Homme ? Ne nous méprenons pas: Daredevil reste une série de pur divertissement. Elle sait parfaitement ce qu’elle est, rappelle par deux ou trois vannes de l’ami Foggy que l’on regarde une fiction avec un type en costume (aveugle qui plus est) mais elle est d’une adresse dont peut de se pairs peuvent se vanter.

2) Parce qu’il n’y a pas de super méchant:

On a, à tort selon moi, beaucoup déploré l’absence d’un méchant unique d’une carrure similaire à celle de Winston Fisk. Comme si un adversaire à l’impressionnante stature, un alter-ego en somme, était ce dont un héros avait besoin pour absolument exister. Cette absence est au contraire un atout qui permet aux scénaristes de creuser plusieurs points en profondeur. D’abord la responsabilité même d’un type comme Daredevil qui, par son activité même de justicier, provoque une recrudescence de personnalités borderline et de situations violentes. Il est très intéressant de voir comment les scénaristes questionnent la pertinence d’un personnage pour qui il est facile d’avoir de l’admiration, ou de la fascination, alors qu’il est mû par son propre désir de justice.  Ce dernier est mis au pied du mur par l’apparition d’un inconnu qui expédie ad patres plusieurs gangs à la seule force de sa gâchette.

L-ombre-menacante-du-Punisher-plane-sur-DaredevilLa culpabilité, le doute, le questionnement qui habite et torture le justicier est ici incroyablement piétiné par Frank Castle/ Le Punisher qui, lui, fonce dans le tas et ne fait pas dans le sentiment. L’ambiguïté, et donc l’intérêt réciproque de ces deux personnages, vient de cette opposition morale qui flirte avec les mêmes motivations: réparer un échec sans réussir à en faire le deuil. Le Punisher n’est pas à proprement parler un méchant, il est une facette déviante du même cheminement qu’applique Daredevil. En cela, les épisodes Le Gratin de New York et Piécettes et petites monnaies figurent parmi les plus réussis – à ce jour- de toute la série. Dans un autre contexte, avec d’autres choix vestimentaires, les répliques entre Charlie Cox et Jon Bernthal sont si bien écrites qu’elles pourraient très bien se jouer sur la scène d’un théâtre. Pourtant, à l’annonce du choix de Jon Bernthal pour incarner le Punisher, je dois avouer que j’ai eu une appréhension : ne supportant pas son côté cow-boy mâtiné d’Action Man dans The Walking Dead, j’avais peur que l’acteur abaisse la série à un niveau testostéroné pour les bas du front. Il n’en est étonnamment rien: autant à l’aise dans les scènes de combat à plusieurs adversaires (ah cette scène de dingue dans l’épisode 10) que dans les tirades déchirantes, Bernthal est peut-être ce qu’il y a de plus incroyable à voir au cours de cette saison. Son jeu est d’une nuance sans failles et, pour un peu, il en éclipserait presque tout le reste.

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Monsieur Magoo, Barbie et Jimmy Berluti ? Non, Matt Murdock, Karen Page et Foggy Nelson !

3) Parce que Matt Murdock et ses amis:

Légèrement effacé dans la saison précédente, l’avocat voit ici sa psychologie plus travaillée.  Bien sûr, le choix d’inclure Elektra n’est pas anodin et si l’on pourra regretter un tantinet la qualité de l’interprétation de l’actrice en titre (assez irritante en réalité), au moins a-t-il le mérite d’apparaitre sous un jour nouveau. Plus fragile donc plus humain. Murdock est enfin écartelé entre sa soif de justice et le déséquilibre obligé de sa vie sociale. D’un point de vue dramatique, en raison de leur investissement tenu secret, les (super) héros ont toujours eu une vie sociale compliquée. Là où Daredevil n’échappe pas à ce principe classique, c’est dans cette façon qu’ont les scénaristes à effriter l’amitié qui liait Foggy et Matt pour l’éternité ainsi que la relation amoureuse qui nait entre Page et l’avocat. Ne pouvant être sur tous les fronts, Murdock ne fait pas forcément toujours les bons choix et s’isole peu à peu, encore plus, dans la forteresse de son costume. Les seconds rôles (faut-il vraiment continuer à les désigner ainsi tant Elden Henson et Deborah Ann Woll sont bons ?) tiennent sans démériter une place essentielle dans l’importance affective que tisse la série en filigrane. Parce qu’ils contredisent, parce qu’ils ressentent et parce que surtout, surtout, en aucun cas ils restent des faire-valoirs.

4) Parce qu’il y a un nombre incroyable de scènes (donc d’épisodes) démentielles:

-Celle où Daredevil affronte les Dogs of Hell. Seul. Et avec une chaîne.
-Celle du monologue du Punisher, adossé à une pierre tombale, juste après qu’il ait été torturé avec une visseuse (si si).
-Celle où Karen et Matt dînent au restaurant indien, totalement suspendue, et magnifiquement fleur bleue.
-Celle(s) où Foggy endosse la lourde responsabilité de défendre Frank Castle à une cour de tribunal.
-Celle où Castle affronte tout un couloir de prisonniers sanguinaires. Seul. Et avec un couteau.
-Celle où Murdock et Fisk jouent à qui avoir le dernier mot. Soient plus de cinq minutes d’affrontement psychologique puis physique tout en apnée.
– Celle de la toute toute fin. Parce qu’elle vous dit qu’attendre une troisième saison, cela va être long.

Sonarmanisé par
Jeoffroy Vincent

daredevil-saison-2-posterDaredevil (saison 2, USA, Netflix)

Série en 13 épisodes. Disponible sur Netflix depuis le 18 mars 2016.

Le site officiel de la série

 

 

 

 

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