Loi Travail post 12 mai’s coup de gueule blues

Quand j’étais plus jeune, je me souviens que l’on me disait toujours qu’il fallait être bon élève. Qu’il fallait être aussi assidu et travailleur que possible car, plus tard, cela m’ouvrirait des portes. En résumé, aller loin dans mes études me donnerait le choix d’aller où je voudrais et l’avantage d’un bon salaire, juste et noble récompense de toutes ces années passées à casser mes doigts sur des dissertations ou à suer de grosses gouttes devant un jury. Ce n’était pas seulement mes parents qui tenaient ce discours. C’était leurs amis, des connaissances de connaissances, le boulanger du coin, la dame de service, la nounou ou tout bonnement mes professeurs. Soit globalement toute une génération de personnes ayant grandi dans le plein essor des années 70 où, s’il était tout aussi dur de trouver un emploi qui nous correspondait, on pouvait très bien se permettre de claquer la porte au nez d’un patron si ce dernier vous envoyait à la figure une haleine que vous ne pouviez plus supporter. Il y a vingt ans donc, on me tenait déjà ce discours parce qu’il y a vingt ans, les signes de la déliquescence qui balisent aujourd’hui notre quotidien en toute impunité s’avançaient en toute visibilité.

La vérité, c’est que tout ça, maintenant, n’a plus lieu d’être. Parce que ce discours, c’était avant les contrats aidés, les services civiques, les contractuels et les vacataires…tous ces statuts indignes aux critères de recrutement dégradants, au salaire plus bas qu’un SMIC, comme si le simple fait d’être sur le marché du travail ne suffisait pas à ce que l’on soit embauché. Ou, et pour faire le lien avec mon introduction, de s’être escrimé le postérieur à obtenir minimum un BAC +5. Alors bien sûr que l’on peut continuer à faire des études et que cela reste utile d’en faire. Tout n’est pas censé mener vers un métier, une fonction ou vers un quelconque vecteur de rentabilité. Faire des études, c’est s’ouvrir le cerveau, l’agrandir, le structurer d’une façon peut-être un peu plus cohérente afin d’essayer de mettre en raisonnement ce qui nous questionne. Nous interroge. Nous touche. Pour apprendre à réfléchir. D’où cette question: connaissez-vous quelqu’un qui, aujourd’hui, soit pleinement satisfait de ses conditions de son travail ? Si cette personne existe, je voudrais bien qu’elle me réponde. Histoire que je sache d’abord son emploi et ensuite quelles drogues elle utilise.

N’allez pas croire que j’obscurcis volontairement le tableau pour que vous alliez dans mon sens : je fais partie des personnes qui adorent leur boulot. Je suis fier de faire ce que je fais. La nuance, c’est que je suis épuisé. A ma propre petite et ridicule échelle. Fatigué, terrassé par les conditions avec lequel je l’exerce. D’en être conscient n’arrange pas les choses. La lucidité n’a jamais été une bénédiction, elle est une compagne qui s’impose avec le temps, les expériences et avec laquelle on est plus ou moins obligé de convoler. Pour espérer arranger ce qui dérange. La lucidité n’a même pas besoin de me rappeler que l’herbe est moins verte ailleurs : d’autres s’en chargent en se confiant pour épancher une partie de leur peine. Si, si, c’est une forme de peine. Concernant la dégradation de leur travail, les gens ont toujours quelque chose à exprimer. Et ce ne sont pas forcément des râleurs, des énervés ou des enragés qui brandissent le poing à tout bout de champ. Ce sont pourtant ces mêmes gens qui, ces derniers mois, se sont bougés pour manifester leur mécontentement. Ce qui s’est passé le 12 mai ne se nomme pas. Je n’ai pas les mots pour en tous cas. C’est d’une telle indécence que j’en aurais presque l’envie d’avaler quelque chose de périmé juste pour pouvoir vomir et me sentir mieux. Ce n’est même plus du foutage de gueule parce que cela n’a jamais, pas une seule seconde, été drôle. C’est infâme. Dégueulasse. Dégradant pour toutes les personnes ayant défilé par millions dans les rues afin de clamer, à haute nette et intelligible voix, que leur refus de la loi Khomri. Le pire – si vous me passez l’expression- c’est que c’est encore meilleur que cela.

Le travail et la loiComment ? Vous ne saviez pas que tout ceci n’était que pour notre bien ? Qu’en guise de toute réponse il nous fallait relire Le travail et la loi pour que, soudain, tous nos doutes s’envolent ? Soit, si vous le voulez bien, faisons basiquement de l’analyse de texte et arrêtons nous à la page 13 de l’ouvrage rédigé par Robert Badinter et Antoine Lyon-Caen (*):

« Dans ses versions courantes, le Code du travail est devenu donc fort volumineux. Ainsi, tout s’enchaîne. Le droit du travail se confond avec son Code. Tel qu’il est présenté au public, c’est un ouvrage épais, très épais même. Il devient alors facile, en le brandissant, de proclamer que notre droit du travail est devenu obèse, malade. »

Personnellement, j’adore les raccourcis mais celui là est une friandise à lui-seul. En fait, s’il y a près de quatre millions de chômeurs en France, c’est parce que le Code du travail est trop lourd. Tout simplement. Pour embaucher, il faut dégraisser. Dépecer, peler, et ne laisser que les miettes. Tout le monde sera content, surtout lorsque l’on imagine le pauvre étudiant juriste apprendre son Code et faire de la musculation en brandissant avec peine ce dernier. Fallait faire lettres mon pauvre vieux, on ne peut pas se muscler avec la plus lourde des Pléiades. Vous en voulez encore ? D’accord, d’accord. Soyons fous et prenons l’un de ces cinquantes articles, ne serait-ce parce qu’il évoque cette toute petite chose dérisoire que l’on nomme rémunération:

Article 41: Tout salarié a droit à un salaire lui assurant une vie libre et digne. Le salaire est proportionné à l’ampleur et à la qualité du travail.

Celui-ci n’a même pas besoin d’être commenté. En somme, vous saurez à la fin du mois, en lisant votre salaire à trois chiffres sur votre fiche de paie si votre employeur a décidé que votre travail n’était pas à la hauteur de ses attentes. Tout le reste du livre est à l’avenant. Dans ce contexte où même la prolongation de l’état d’urgence a été jugé « contraire aux engagements des droits humains » par Amnesty International, avoir fait passer en force la loi Khomri n’aurait même pas du être une surprise. Et pourtant si. Hollande et tous ses copains traînent tellement de casseroles qu’ils n’en sont pas à une près. Il n’empêche qu’il y a de quoi rester admiratif. D’une certaine façon. Cette abnégation, ce jusqu’au boutisme politique en deviendrait presque une forme d’art.

Du coup, je me pose une nouvelle question: à quoi jouent-ils? Que cherchent-ils vraiment à provoquer ? L’abandon ? La capitulation, le KO par épuisement ? La guerre civile alors ? Ou alors s’amusent-ils simplement à pousser le bouchon toujours plus loin, histoire de voir jusqu’où va le seuil de tolérance du quidam moyen ? Ce doit donc être cela.

– Franchement Manuel, tu crois pas qu’on devrait…
– Qu’on devrait quoi ? Courber l’échine et déclarer forfait ? Mais enfin François… Mon p’tit François, mais tu n’y penses pas ! Si tu abdiques maintenant, mais c’est foutu : il vaut mieux aller jusqu’au bout de notre chantier de démolition et garder sa crédibilité.
– Mais ma réputation Manuel, ma réputation ! Je vais passer pour le méchant et ce sera fichu pour 2017, les gens ne vont plus aimer la gauche.
– Ils ne l’aiment plus la gauche François. C’est justement pour cela…
– Mais je pourrais plus me réprésenter sans que l’on me jette des tomates au visage. Ce serait dommage pour mes lunettes. Parce que j’aime bien les tomates Manu, mais dans mon assiette.
– Laisse tomber les tomates et fais-moi confiance. Et puis le rôle du méchant, je veux bien l’endosser.
– Donc on continue ? Juste pour voir ? Et si là les gens en ont marre ? Genre vraiment vraiment. Qu’est-ce qu’on fait ? Parce que, tu sais, le 49.3…c’est radical.
– Ecoute François, réformer c’est juste. Donc on le fait et pis c’est tout. C’est mon dernier mot. Les gens, on verra bien plus tard.
– C’est bien mon souci. Il se peut bien qu’on dépasse la limite.
– Au pire François, tu pourras faire un livre de tout cela. Regarde Christiane, Fillon, Sarkozy, Juppé…ils le font tous. Ce sera un succès en librairie, on aura passé ce qu’on aura voulu faire passer et on se sera fait un peu de pécule: que demande le peuple ?
– Ben le retrait Manu. Le retrait.

(*): Le travail et la loi (Fayard) par Robert Badinter et Antoine Lyon-Caen.
80 pages.
Disponible depuis le 17 juin 2015. 8 euros.

(c) Photo : Fox

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