De nos frères blessés – Grandiose, simplement

Je crois comprendre que ton moral est très bas et que tu n’as plus d’espoir. Moi, je te dis que je ne suis pas encore mort et que j’espère bien finir mes vieux jours comme un vieillard auprès de ma petite Hélène chérie que j’aime de tout mon coeur. Tu vois, c’est moi le condamné et c’est moi qui te donne confiance dans l’avenir.

De nos frères blessésLe bonhomme moustachu et à la tignasse ébouriffée qui vous fixe sur la première de couverture, là, à gauche, c’est Fernand Iveton. Fernand est un militant et autant vous dire qu’au début des années 50, c’est déjà une tare en soi. Communiste dans l’âme, il s’engage auprès du FLN. Contre les attentats meurtriers, il privilégie une cible désertée: un entrepôt désaffecté de l’usine dans laquelle il travaille. Fernand entend accomplir un acte symbolique. En déconstruisant quelque chose. Il veut marquer les esprits mais refuse d’avoir du sang sur les mains. On ne combat pas la violence par la violence, c’est une évidence. Sauf que Fernand est arrêté avant que la bombe n’explose. Il sera torturé puis condamné à mort sans avoir fait aucune victime. Pour l’exemple, comme on a l’habitude de le dire…

Passons, rapidement voulez-vous, sur le contexte hasardeux qui a accompagné la sortie de ce livre et qui en éclipsé son contenu. Non prévu pour figurer sur la liste des nommés pour le Goncourt du premier roman, De nos frères blessés y est ajouté in extremis et obtient le titre convoité. La surprise de l’annonce n’a même pas le temps d’être répandue que l’auteur, Joseph Andras, décline poliment la distinction, prétextant qu’il n’écrit pas dans le but de concourir contre ses pairs. Tel est son droit, et ce qui fut critiqué par quelques voix dissonantes révèle au contraire la fraternité de son auteur envers son prochain. Et cette fraternité là, indiquée par son titre même, se sent dans tout le livre. Face à un sujet lourd, risqué et qui a tout du parfait pamphlet libertaire avec les écueils que l’on peut attendre, écueils que l’on pourrait tout à fait accepter sans sourciller, l’auteur choisit l’épure du regard contre un style révolté. Entendons-nous bien, révolte il y a et contestation également mais, tout au long de ses cent quarante quatre pages, rien ne déborde, rien ne semble superflu ou écrit/pensé/rédigé pour faire joli. Sur les cent quarante quatre pages qui constituent le roman, il n’y a pas un seul mot qui soit de trop. Pourtant, on se prend tout. Tout en pleine face, d’un seul coup et en un seul bloc, telle une locomotive de paroles et d’informations dont on ne pourrait réguler ni le flux ni la vitesse. En effet, plutôt que de séparer le discours et l’action par la mise en page classique à laquelle le lecteur est habitué, ce dernier est plongé dans le récit et la psyché des personnages qui ne forment qu’une seule et même pièce. Unie. Libérée plus que libre finalement. Cela pourrait être dissonant, harassant ou ardu à lire, il n’en est rien. Tout coule, la violence la plus barbare comme la beauté la plus poignante. Tout est mis sur le même pied d’égalité et Joseph Andras, maître d’une plume prodigieusement pesée, assurée et éclatante, fait mouche à chaque fois.

Le postulat a beau être simple, il est empreint d’une dramaturgie à la fois complexe et fluide, admirable pour tout dire, qui se paye le culot de superposer les strates temporelles. Le tout, en ces temps de conflits sociaux d’une dureté absolue, en faisant résonner un passé à peine plus loin qu’un demi-siècle. Un passé finalement similaire à notre présent où, comme le disait Albert Camus, la passion l’emporte sur la conclusion. Un passé qui rappelle l’éternel rapport de force qui alimente la dynamique des sociétés depuis la nuit des temps. Où la dignité, pendant que l’État et ses émissaires, censés donner l’exemple, vous étouffent de la barbarie la plus crasse et offrent au peuple le sang qu’il réclame sourdement, est sûrement l’ultime défi qui reste aux individus. A cela donc, Andras juxtapose la fragilité de l’existence, la poésie et la grâce d’un homme derrière la polémique qui l’entoure malgré lui. En prenant sa défense, l’écrivain se garde bien de faire de Fernand Iveton un martyr ou un héros malgré lui. Il dresse surtout le portrait poignant d’un homme amoureux. Amoureux des hommes, amoureux de la vie, amoureux de sa femme qui le porte au plus haut vers son désir de justice. Une justice qui, évidemment, n’aura pas le dernier mot au milieu de l’étroitesse d’un cachot et dans l’enceinte théâtrale des tribunaux mais qui laissera toute latitude à l’espoir de créer une brèche toute aussi tranchante que la guillotine finale. Bref, si ce premier roman n’a pas reçu de prix, il n’en demeure pas moins prestigieux.

De nos frères blessésDe nos frères blessés (Actes Sud, 144 pages)

Paru le 11 mai 2016. Prix indicatif : 17 euros.

Plus d’informations sur le site d’Actes Sud

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