Mr Robot (saison 2) – For a minute there I lost myself

Attention lecteur, sois prévenu: si tu avances dans la lecture de l’article ci-dessous, saches qu’il est susceptible de contenir des spoilers…

mrrobot_s2_keyart_press3Avant même d’avoir quelque chose à raconter, la première chose qui demeure fascinante, et hautement admirable dans la série développée par Sam Esmail, est avant tout sa manière de le faire. C’était déjà particulièrement percutant lors de la première saison mais cela est devenu, au fur et à mesure que les nouveaux épisodes se succédaient un à un cette année, plus qu’une confirmation absolue: un outil incontournable à la compréhension de ce qui se trame devant nous. Détail pour le moins primordial à cette entame de l’article: Sam Esmail est le seul réalisateur de l’ensemble. Si l’œil est le principal sujet d’interpellation de cette création télévisuelle, n’allez pas croire que la place allouée à cette mise en scène aussi impériale qu’impressionnante n’a d’autre but que celui de vous en mettre plein la vue. Certes, il ne se passe pas un épisode où l’on ne se fait pas les réflexions suivantes: « Mon Dieu, quel plan incroyable » ou « Oh ce cadrage de fou. » mais cette virtuosité visuelle participe amplement à la manière dont Elliot, notre héros hackeur des temps modernes, perçoit la réalité. Et par extension comme nous, spectateurs, nous nous devons de l’appréhender.

A l’instar de toute nouvelle promesse éclatante, cette deuxième saison de Mr Robot était attendue au tournant. Pour avoir lu quelques critiques ci et là sur le net, si la série n’a pas subi le même revers que True Detective (dont la saison 2 ne méritait pas un tel déshonneur), certains ont quelque peu boudé ce retour, reprochant une durée inutilement étirée pour une intrigue se perdant elle-même dans l’immense mythologie qu’elle construisait en parallèle. Il est vrai que la première saison suivait un cheminement et un objectif plus linéaire. Toucher E Corp au cœur et éradiquer toutes possibilités pour le conglomérat financier de rebondir. Plus de dettes, plus d’inégalités sociales et tout un monde à reconstruire. Toutefois, et j’en reviens à mon premier point, quel délice d’être à ce point égaré tout en nous demandant d’être attentif au moindre détail exposé sur chaque plan ! Le simple fait que la voix off d’Elliot s’adresse directement au spectateur ne devient même plus un outil de narration mais un point d’ancrage qui nous permet à la fois de suivre ce qui se passe tout en le remettant en question. Tel un rappel de ce que la série dit à la fois de notre monde et de la manière très personnelle dont chacun le regarde, l’épisode 7 (Handshake) agit comme un électrochoc attendu, évident, et prouve qu’Esmail possède une vision très maitrisée de son récit. La réalité du monde est donc un puzzle, à nous de savoir assembler les pièces.

(c) Usa Network
(c) Usa Network

De fait, cette façon de raconter influe sur la manière dont le spectateur perçoit les retombées du hack survenu en fin de première saison. En arrière-plan d’abord, les retombées reprennent de l’importance au fur et à mesure que la série avance et relie ses intrigues. Si beaucoup, beaucoup de choses se jouent sous nos yeux, parfois même jusqu’à ne plus savoir dans quelles directions part la série, cette dernière repose sur un postulat on ne peut plus essentiel : vouloir changer le monde est une chose, reformer et repenser le système en est une autre. C’est, peut-être, l’axe le plus cohérent, le plus réussi et parallèlement le plus ambitieux dans cette nouvelle salve d’épisodes. En effet, si l’on a parfois l’impression que Esmail cherche à nous perdre dans un récit conspirationniste souvent perturbant *, chaque situation rebondit en direction de ce postulat.

Est-il donc possible de changer le monde ? Peut-on vouloir le changer sans se changer soi ? Telles deux facettes de la même pièce, Darlene et Angela visent la même chose pour les mêmes motifs (le besoin de vengeance et de justice) mais empruntent deux itinéraires radicalement différent; le seul point commun étant que leur identité, leur naïveté diront certains, s’en retrouve violemment modifiée. L’une n’hésitera pas à aller jusqu’au meurtre quand l’autre finira plus ou moins par rejoindre le camp de ceux qu’elle pourchasse. Ce parcours est d’autant plus prenant que l’on conserve une empathie totale envers ces deux personnages féminins riches de leurs forces et de leurs failles. Nouvelle recrue féminine du casting, incarnant une agent du FBI à la poursuite des membres de la fsociety, Grace Gummer s’impose également, pour les mêmes raisons, comme un élément incroyablement attachant et, ce, dès sa première apparition.

mr-robotDe même, un personnage comme celui de Philip Price -régal de mégalomanie courtoise et brutale, campé par un extraordinaire Michael Cristofer ayant déjà livré, dans la regrettée Rubicon, une partition similaire mais néanmoins exemplaire- étonne par la cohérence de ses actions. Voué corps et âme à un système économique dont il connait historiquement par cœur le fonctionnement, Price fait confronter indirectement les limites du projet développé par les hackers en saison précédente. En réinventant une monnaie, et donc un système d’échanges sur lequel il peut asseoir à nouveau son autorité, Price rappelle au spectateur que la caste sociale à laquelle il appartient n’est non seulement pas prête à se faire déloger mais qu’elle demeure entièrement capable de réagir efficacement. Et, peut-être, avec un coup d’avance. Cette cohérence insuffle donc épaisseur et crédibilité sans que la série n’omette qu’elle reste un divertissement de haut calibre**.

Funambule et maitrisée, décomplexée et très cadrée, parfaitement ciselée tout en étant imprévisible, Mr Robot se paye le luxe de donner l’air de casser son aura tout en rebattant les cartes avec brio. Non seulement, elle n’a rien perdu de son pouvoir d’attraction, de réflexion et de pertinence mais, si elle poursuit sur cette incroyable lancée, par sa richesse visuelle et narrative elle appelle de manière tout à fait légitime à être rangée aux côtés des grandes séries. On lui fait déjà de la place sur l’étagère…

mrrobot_s2_keyart_press3Mr Robot (USA Network, saison 2, 2016)

Saison composée de 12 épisodes. Diffusée du 13 juillet au 21 septembre 2016.

Saison 1 disponible en replay sur France 2

Le site officiel de la série

(c) photos : USA Network

Notas benêts

* Comme cette scène d’interrogatoire totalement destabilisante, à la lisière du fantastique, dans le dernier épisode. Du pur Twin Peaks.

** Le seul pinaillage que j’aurais à formuler – et qui méritera sans doute la fin de la saison prochaine pour avoir un avis définitif- reste le regard que lance Sam Esmail sur Elliot et, précisément, sur l’orientation qu’il donne aux motivations politiques de son héros. En radicalisant le parcours du personnage, l’épisode final jette un voile d’ambiguïté non négligeable et laisse entendre que le hackeur est un simple illuminé voué à tout vouloir exploser. Dans la forme et le fond, pour celles et ceux qui l’ont vu/lu, on pense très nettement au projet Mayhem de Fight Club.

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