Sweet Tooth – Au bout de l’Enfer

Aucun de nous mérite ce qui lui est arrivé. Singh peut déblatérer tout ce qu’il veut sur les dieux et le destin mais s’il y a jamais eu un Dieu, il est mort il y a longtemps. Ce qui compte maintenant, c’est de protéger le reste de ces gosses.

Lorsque Jepperd, à ce stade de l’intrigue, assène ce qui serait presque une pensée énoncée à voix haute plus qu’une vague forme de consigne, nous sommes quasiment à la fin du récit. Comme on dit dans le jargon: « les carottes sont cuites ». Le sort, pour ce groupe de survivants que l’on suit depuis déjà plusieurs centaines de pages, en est jeté. Il n’y aura pas de fin heureuse; du moins pas pour tous. Pourtant Jepperd n’est pas n’importe qui. Celui que l’on surnomme Le Grand Costaud, celui-là même qui, il n’y a pas deux tomes de cela, apparaissait davantage comme un individu à la brutale et impitoyable ambiguïté que comme un dur massif au grand cœur synthétise l’essence même de la problématique développée par Jeff Lemire. A savoir comment, dans un monde vérolé, rongé par une pandémie de premier plan et abandonné aux mains d’hommes qui se repaissent de la barbarie la plus abjecte, trouve-t-on la force d’aviver la dernière braise d’espoir qui s’apprête à s’éteindre ? Que ce soit Jepperd, donc, qui formule ces bribes de mots, où se cachent une volonté d’entrevoir une possible chance de s’en sortir, témoigne d’une certitude forte de la part de l’auteur canadien: celle de dessiner une trajectoire positive jusqu’au dernier souffle. Oui, il y a peut-être une forme de beauté dans les causes perdues et celle pour laquelle Gus, Jepperd, Lucy et le reste des hybrides– ces enfants mi animaux mi humains- arpentent un monde en déliquescence en quête d’un refuge à défaut de réponses est probablement l’un des plus beaux périples auxquels on ait assisté ces dernières années.

sweet-tooth-3Très classique dans son postulat de départ, Sweet Tooth s’est vite écarté des terrains du récit de survie pour glaner vers ceux d’une fable fourmillante, grandiose et émouvante sur la fin de l’innocence et le passage à l’âge adulte. Élément fondamental de la dramaturgie de cette trilogie ambitieuse et étoffée, la relation filiale que porte Gus à Jepperd est indéniablement le vecteur qui lie le lecteur à cette aventure violente d’où se dégage, par intermittence et petits souffles, une indispensable et étonnante noblesse. Elle est le cœur qui bat au milieu du bain de sang et le besoin de sentiments -partagé mais tacite- entre ces deux êtres accidentellement réunis au milieu d’un champ de ruines où la moindre parcelle de bonheur a été terrassée depuis belle lurette. A cette relation, Lemire superpose une vision désenchantée et résolument optimiste d’une Humanité en fin de course, et disserte en filigrane sur ce qui construit puis déconstruit une civilisation.

Porté par un élan pacifiste, Sweet Tooth opère un virage inattendu vers une forme de sensibilisation écologique qui, si elle peut apparaître comme moralisatrice ou inappropriée de prime abord, fait avec pertinence écho au monde tel qu’il existe péniblement aujourd’hui. Contre les abus du progrès et la mégalomanie affamée des médiocres sûrs de leur suprématie, Lemire met en garde et oriente vers une Nature qui ne demande qu’à donner si on sait la chérir proprement. Assumant pleinement ses ambitions de dessinateur et de conteur, le canadien chamboule une fois de plus la mise en page et le sens de lecture. Multiplie les points de vue, les tonalités de couleurs et le crayonné. Il s’autorise même un flashback inaugural d’un siècle, par l’intermédiaire d’un journal de bord d’une expédition en terre Inuit qui, non content de constituer une histoire en elle-même fait également office d’explication de la source (potentielle) du virus. Bref, au fil des pages de cet ultime tome, il confère à son récit une trame plurielle passionnante et protéiforme, exactement à l’image du petit groupe de héros dont il chérit la moindre personnalité. On y perçoit donc la somme de l’ensemble comme une ode à l’optimisme, à la confiance, à l’entraide et, non des moindres, à l’amour.

sweet-tooth-3Sweet Tooth, tome 3 (Urban Comics/Vertigo Essentiels, 384 pages)

Disponible depuis le 9 décembre 2016.

Davantage d’informations sur le site de l’éditeur

(c)photos: Urban Comics

hand-389120_960_720On en a parlé:

Triste monde malade

 

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