Seuls – Le sens de l’aventure

seuls-dupuisImaginez. Vous avez 9, 10 ou 12 ans et, un beau jour, vous vous réveillez dans un monde où toute présence adulte a totalement disparu. Plus d’école, plus de devoirs, plus de corvées domestiques, plus de sermons, plus aucune contrainte imposée par un être à la stature imposante et mesurant deux têtes de plus que vous. Toute la journée, vous vous en donnez à cœur joie, faisant ce que bon vous semble sans vous soucier des éventuelles représailles familiales. Cependant, alors que la lumière du jour finit par faiblir, passée l’excitation jubilatoire de pouvoir faire la nique aux adultes qui ne semblent exister que pour contrecarrer votre bon plaisir, vous commencez à vous inquiéter. A vous dire que quelque chose ne va pas. Qu’il est, précisément, arrivé quelque chose à vos parents pour qu’ils ne rentrent pas le soir venu. Et qu’il va falloir éventuellement se rendre à l’évidence: ils ne rentreront pas les soirs qui suivent…

Série emblématique du journal Spirou (au point que son aura éclipserait presque les rocamboles du groom globe-trotter), voilà une petite décennie qu’a débuté l’aventure de Seuls avec un succès plus que mérité. Variation dessinée de l’illustre Sa majesté des mouches de William Golding (1), Seuls est une série qui ne connait aucun temps morts. Avec un rythme de parution quasi annuel, la narration développée par Bruno Gazzotti et Fabien Vehlmann, plutôt que de subir les éventuelles contraintes d’une cadence de publication aussi soutenue (intrigues bâclées ou précipitées, dessin rudimentaire, psychologie bazardée), les deux auteurs ont su trouver dans ce rythme effréné un tempo parfaitement feuilletonesque dans lequel la cohérence du récit repose autant sur ses rebondissements intrinsèques que sur l’étonnante évolution qui s’applique à tous les personnages. Il y a, dans Seuls, une volonté sincère de raconter une histoire captivante. De charmer par un postulat mystérieux dont les origines ne cessent de s’étendre et de se renouveler tout en égrenant, ci et là, quelques indices et débuts d’explication. Alors que l’on envisage très tôt les possibles limites d’un survival dont la problématique ne reposerait uniquement que sur la refonte d’une organisation politique à hauteur d’enfant, Gazzotti et Vehlmann prennent vite à rebours le postulat goldinguien de leur oeuvre. Ils privilégient l’empathie de leurs protagonistes tout en les confrontant au danger et aux multiples épreuves qui se dressent devant eux. Avec, en filigrane et en dépit de chahuts réguliers, la peinture d’une communauté sociale, métissée, empreinte d’une incroyable solidarité. Si la cruauté ou la violence ne demeurent pas aussi prégnantes (ou même dérangeantes) que dans le chef-d’oeuvre de Golding, les auteurs font tout de même preuve d’un sens aigu de l’intransigeance, en considérant son lectorat en haute estime, sans vouloir embellir son univers sous prétexte que la série est publiée dans un journal à destination de la jeunesse.

A ce stade de l’article, je ne vous cacherais pas qu’il est assez difficile d’en dévoiler davantage: rentrer dans les détails et révéler les péripéties dont regorge Seuls serait enlever tout le sel d’une série qui connait de multiples coups de théâtre. Disons juste que lorsque vous en débutez la lecture, vous êtes à mille lieues de vous douter de ce qui va suivre. Dès lors que vous subodorez quelque chose (une révélation, un détail, un changement d’orientation narratif), les auteurs vous prennent à revers. Tant est si bien que le genre fantastique, auquel cette saga est indéniablement rattaché, devient alors un argument légitime. Un décor, un contexte de références vivace et pertinent qui n’a pour seul but l’ouverture d’un vivier imaginaire exponentiel. Les pages se tournent avec une frénésie jubilatoire. Enthousiaste. L’on est tour à tour séduit, étonné, surpris, remué, fasciné. Tant et si bien qu’à chaque fois que vous achevez un tome (2), vous vous dites que Seuls est assurément la meilleure série jeunesse du moment. Voire l’une des meilleures tout court.

integrale1Seuls (France/Belgique, 2006 – toujours en production)
Série de bande dessinée écrite par Fabien Vehlmann et dessinée par Bruno Gazzotti pour le magazine Spirou.

Albums 1 à 10 disponibles aux éditions Dupuis. Intégrale du cycle 1 également disponible.

Le site officiel

(1) : Matrice à lui seul de tous les récits survivalistes à destination de la jeunesse qui fleurissent en masse sur les étals des librairies.
(2): A l’exception relative du tome La machine à démourir, le dernier en date et premier à accuser un léger essoufflement, au fil duquel on sent clairement qu’il s’agit d’un album de transition. Mais c’est gentiment pinailler sur une décennie de réussite.

(c) photos: Dupuis

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