13 reasons why – Parle avec eux

Clay Jensen est le type même de personnage immédiatement attachant. La façon même dont on nous le présente dès les premières secondes de la série (il ferme son casier, un peu à l’écart, discret et mélancolique) fait qu’on le prend directement en affection. Ce lycéen émérite, respecté et respectueux, rentre alors chez lui après sa journée d’école. Sur le pas de sa porte est déposée une boite rectangulaire. Contenant treize cassettes. Treize cassettes enregistrées par son amie Hannah… qui s’est donnée la mort voilà quelques semaines. Dès lors, plus rien ne compte hormis le fait d’écouter et de comprendre pourquoi une personne aussi jeune en est arrivée à ce point de non retour.

Il est des séries dans lesquelles on s’immerge doucement. Puis totalement, sans qu’on le comprenne. Des séries pour lesquelles on ne songerait pas, ne serait-ce qu’une once de seconde, à disposer du peu de temps libre que l’on pourrait avoir à faire autre chose. Autre chose que regarder une série qui ne traite pourtant pas d’un sujet facile mais qui le fait avec une telle adresse et une telle retenue qu’il est impossible de s’en distancier. Je ne saurais expliquer pourquoi, de prime abord, alors que je suivais mes séries habituelles et/ou en débutais de nouvelles selon une habitude quasiment mécanique, j’en suis arrivé au point de tout délaisser pour ne regarder uniquement que 13 reasons why. En continu mais sans me précipiter. En prenant mon temps tout en appréciant le fait de débuter et de terminer chaque épisode avec soin. Accompagné de cette envie, si singulière, de retarder l’arrivée à l’irréversible ligne finale tout en trépidant paradoxalement d’impatience d’en lire le dernier mot. Sincèrement, et ce n’est pas une manière déguisée d’introduire ce que je m’apprête à vous dire par la suite, je ne m’explique pas cet amour à l’arraché envers une série dont, au départ, je ne semblais pas être le cœur de cible. Parce que je ne suis plus nostalgique de la période du lycée. Je ne regarde plus cette époque avec tendresse. Cette époque où la seule véritable charge qui nous incombait était celle de faire nos devoirs, où le baccalauréat était un point d’orgue sur un horizon étrangement lointain; défi redoutable pour certains ou redouté pour d’autres, mais qui incarnait vraisemblablement la seule épreuve réelle de tout notre cursus scolaire que l’on ne manquait pas de railler à la première occasion. Tout le reste n’était que temps libre. Passé à lire, à regarder des films et des séries, à sortir, à s’amuser, à paresser ou à s’occuper de nos maux qui paraissaient énormes alors qu’ils avaient en réalité la taille de notre petit nombril.

Or il s’est passé un truc. Incontestablement j’ai vieilli mais, somme toute, j’ai été sensible à ce drôle de climat familier qu’instaure la série. Angela, dans Angela, 15 ans, qualifiait le lycée de « champ de bataille pour le cœur ». C’est vrai, à bien des égards, mais, à mon sens, elle aurait très bien pu se cantonner à champ de bataille: dans cet environnement autant turbulent qu’hostile que peuvent être le collège ou le lycée, la série souligne très justement ce sentiment permanent que tout le monde vous regarde, vous scrute et vous critique. Que ce soit pour les personnes avec lesquelles vous trainez, la marque de chaussures que vous portez aux pieds ou si vous avez une coupe de cheveux un tantinet acceptable qui ne vous vaudra pas un sobriquet pour le reste de votre cursus. L’école n’est rien d’autre qu’un microcosme de plus qui, à l’instar de tout microcosme, fonctionne à l’image de notre société: avec ses pressions, ses différences sociales, ses apriori, ses injustices, ses causes et ses conséquences. Et cela, en plus de son propre récit, 13 reasons why en dresse parfaitement l’exposé.

Si l’on peut se féliciter que Selena Gomez ait eu suffisamment de retenue pour se contenter uniquement de produire cette adaptation du livre de Jay Richter, et laisser ainsi le rôle titre d’Hannah à une autre actrice (Katherine Langford, une révélation), ce qu’il y a de très appréciable dans la fiction développée par Brian Yorker, c’est qu’elle use du teen drama comme d’un genre hybride, pluriel et totalement mixte. De fait, 13 reasons why demeure autant un polar qu’une comédie romantique et une chronique sociale, et renouvelle ingénieusement une dynamique narrative qui aurait très bien pu s’essouffler passés quatre épisodes. Le pari – car la série en est un- d’aborder sans minauder, sans embellir ni censurer une histoire qui aborde les questions du harcèlement moral et du viol n’est jamais évident, a fortiori lorsque votre coeur de cible (à savoir le public adolescent) est souvent représenté à la télévision comme une caricature de l’incompréhension, de la rébellion et/ou de la désinvolture élégante.

Remettre les choses en contexte demeure alors l’unique fil rouge qui permet de trouver le ton juste et auquel la série se raccorde sans cesse. L’importance de la prise de distance vis-à-vis des faits, de la parole formulée, réfléchie face à l’émotion, et du besoin de revenir par les mots sur une suite d’évènements dont la finalité est d’une gravité extrême agit, en sourdine, comme une mise en abîme avec la façon dont la série elle-même construit son intrigue. A la nécessité de donner un sens, une forme de cohérence par le biais d’un récit qui, sans éluder les faits et le ressenti, permettrait de clarifier ce qui s’est passé se superposent la multiplication des points de vues.

Si Hannah demeure bel et bien la personne qui parle – donc celle qui raconte- 13 reasons why revient sans cesse vers ceux qui écoutent. Et de soulever la problématique permanente qui suit: une situation peut-elle avoir la même signification ou la même description selon les personnes concernées ? Le flair et la subtilité de Yorker est de sonder cette problématique. De ne pas la perdre de vue. Le choix de ses différents réalisateurs (Tom McCarthy, Gregg Araki ou Carl Franklin…), tous globalement issus du cinéma indépendant, s’en ressent particulièrement: derrière une caméra qui scrute les instants clés et superpose le récit en liant passé et présent par plusieurs tours de passe-passe, la mise en scène se positionne à la hauteur de ses personnages principaux. Elle les épaule, les accompagne -y compris dans les scènes les plus frontales et les plus dures- et tente de les libérer de ce mutisme douloureux qui les empêche d’être réellement qui ils sont. Et de se livrer, que ce soit à des adultes ou même entre eux.

Les évènements relatés à la première personne sont pourtant terrifiants, gênants, infimes, intimes, joyeux, mélancoliques ou embarrassants, et se calquent avec le même degré d’importance sur des situations banales et totalement routinières issues du quotidien. Tout s’enchaine au fil d’inlassables journées, entrecoupées par des plages horaires bien déterminées. L’ensemble acquiert la dimension émotive de la toute première fois adolescente, sans jamais que l’écriture et la mise en scène ne discréditent quiconque par une condescendance mal placée.

Bien sûr, on pourra évidemment reprocher à la série diffusée sur Netflix d’avoir cédé vers la fin à une volonté un tantinet insistante d’obtenir la tête des coupables responsables d’un acte aussi radical que celui que s’inflige Hannah par dégoût d’elle-même. De diluer la sensibilisation initiale dans une eau finale plus trouble, plus vengeresse que chevaleresque, et de frôler la sortie de route pour revenir à un sentier plus balisé. Moins sociétale, moins subtile. Mais quel casting ! Que de conviction et de belles partitions. Honnêtement, personne ne démérite dans cette galerie de portraits d’une richesse telle qu’il serait presque criminel de ne pas les ramener dans une éventuelle deuxième saison. Précisément parce que chacun de ces ados nous rappelle que la complexité des humeurs et la multitude des émotions qui nous traversent pendant la journée font que la vérité se trouve dans la nuance.

13 Reasons Why (USA, Netflix, 2017/toujours en production)

Série américaine développée par Brian Yorkey d’après le roman Treize raisons (Thirteen Reasons Why) de Jay Asher, diffusée depuis le 31 mars 2017 sur Netflix.

(c) photos: Netflix

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