Bloodline (saison 3) – Naufrage industriel

Au début, c’est comme pour un mirage: on n’ose guère croire à ce que l’on voit de loin. On se rassure comme on peut. On se dit qu’ils n’ont pas réellement l’air de savoir ce qu’ils font mais qu’en même temps, la saison précédente avait également connu un démarrage laborieux. Et qu’au final c’était tout bonnement excellent. On se rassure donc encore une fois en se rappelant que les scénaristes ont du tout condenser précipitamment dans cet ultime tour de piste sans l’avoir réellement planifié; qu’il faut donc leur laisser le temps de se remettre d’aplomb parce que, c’est une évidence, ils vont retrouver leur mojo.

Puis on écarquille les yeux. On se rend à l’évidence. C’est trop tard. Ce que l’on avait pressenti s’avère juste: la dernière saison de Bloodline est un sabordage de premier ordre. Un de ceux dont seuls les fans les plus mordus se souviendront tristement autour d’un verre, préférant alors se remémorer les belles heures d’un drame familial autre fois prestigieux que ce désastre laborieux ni fait ni à faire.

« Witness the end » clame l’affiche. Soyez témoins de la fin. Soyez témoins, mesdames messieurs, du naufrage en roue libre de ce qui fut jadis un navire sériel prompt et digne des plus grandes œuvres de télévision contemporaine. Quel gâchis… Quel gâchis de voir une si bonne série s’enliser dans un ramassis d’intrigues sans queue ni tête, écrites comme si comme si les showrunners étaient partis en vacances avant la fin, en ne laissant aucune directive et aucune personne digne de confiance derrière la barre. Devant la caméra, les acteurs ont beau faire ce qu’ils peuvent, Kyle Chandler en tête, tout le casting surnage en brassant dans le vide.

Pourtant, la saison 2 laissait inaugurer une conclusion en bonne et due forme. Une sorte de troisième et dernier acte funèbre, hautement tragique, qui se serait conclu au milieu d’un chœur de cris et de pleurs et, éventuellement, de regrets dont nous, spectateurs, aurions pu être les seuls juges. En effet, de guerre lasse, fatigué d’avoir à sauver les meubles et à mentir pour couvrir tout le monde en permanence, John Rayburn (interprété par le Kyle Chandler susnommé) lâchait alors totalement prise sur tout – femme, enfants, emploi, famille, maison- et prenait la route en voiture droit devant lui, vers un inconnu pouvant le mener aussi bien vers la fuite que la folie. Cette perspective de voir un personnage aussi fort et aussi tourmenté partir dans une direction aussi transversale, susceptible de faire enfin imploser la jolie façade de respectabilité des Rayburn tout en laissant le passé remonter les vilains secrets vers la surface, était une perspective grisante. Palpitante. Et, plus que tout, cohérente au vu de l’ensemble du récit. A chaque crime son châtiment. On pouvait, dès lors, tout s’imaginer. Imaginer une traque. Une course poursuite haletante, tragique d’un côté et sur tout un pays pendant qu’au bercail, Kevin, Meg et Sally se rendaient compte petit à petit qu’ils se détestaient tous cordialement. Qu’ils n’étaient qu’une famille de lâches opportunistes incapables d’assumer moralement le moindre geste les embourbant toujours plus dans le pêché.

Mais non. Pour ses dix derniers épisodes, Bloodline passe un bon tiers de ceux-ci à ruiner, piétiner pour revenir sur cette trajectoire grande ouverte de John au volant… en le faisant tomber en panne dès le premier épisode. Voilà. Ne me demandez pas ce qui est arrivé par la tête des scénaristes pour fracasser ses personnages: tête à claques plus risible que pathétique, Kevin en est réduit à une simple caricature de lui-même; quant à Meg, je ne sais pas ce qu’a fait Linda Cardellini aux producteurs mais elle est tout bonnement reléguée dans un troisième rôle qui, en plus, aurait pu être intéressant s’il y avait vraiment eu des plumes susceptibles de la soigner. Et le reste ? Du grand et total n’importe quoi. Ne me demandez pas non plus ce que vient faire John Leguiziamo dans ce barnum, ce qu’il vient accomplir ou quelles voix il entend. Ne me demandez pas ce qui est arrivé par la tête des scénaristes pour fracasser à ce point leur dernière saison et conclure, sans conclure, une série qui resserrait à la perfection l’étau autour de ses protagonistes jusqu’à ce que leur hypocrisie et leur déni n’aient plus assez d’espace suffisant pour se frayer une sortie morale. Non, ne me le demandez pas. A l’instar d’Indiana Jones 4 ou de The X-Files année 10, cette saison n’existe pas. A moins que nous ne soyons dans la darkest timeline (copyright Abed), cela voudrait donc dire que, quelque part ailleurs et dans un monde parallèle, le trio Kessler, Kessler et Zelman ont su achever avec brio ce qui fut l’une des plus grandes réussites du diffuseur Netflix. En attendant, dans le monde réel tel que nous le connaissons aujourd’hui, on pourra donc indiquer sur l’épitaphe de la série: « Il y avait un iceberg droit devant mais personne n’était à bord. »

NB: Ceci étant, si ce n’est pas encore le cas, vous pouvez tout à fait regarder les deux saisons précédentes, la première étant, de loin, la meilleure 🙂

Bloodline (2015-2017, USA, Netflix. 3 saisons, 33 épisodes).

Le site officiel

(c) photos : Netflix

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