Jours étranges…

Deux mois sans donner de nouvelles, je sais, c’est inexcusable. Il faut dire que j’avais besoin de recharger les batteries et de prendre le temps de revenir pour de bonnes raisons: me faire plaisir, vous donner de la lecture qui en vaille- je l’espère- la peine. Bref. Ces derniers temps, j’ai eu une vague de doutes quant à poursuivre ou non l’exercice d’écriture de ce blog puisque, en mon for intérieur tout à fait modeste (cela est écrit noir sur blanc sans ironie aucune), j’ai toujours cette vague impression de ne pas être légitime à ce que je fais. Je ne livre pas tout cela pour que vous puissiez me jeter des fleurs (si vous le faites, je ne vous mordrais pas non plus) mais, en tant que passionné envers et malgré moi contre tout, je suis un adepte de la remise en question permanente. Passée cette petite excuse existentielle qui explique cette absence mais qui vous paraitra sans doute superflue, j’en viens donc à l’essentiel. Pendant tout ce temps, j’ai été occupé (beaucoup), j’ai travaillé (beaucoup aussi) et j’ai lu et regardé (beaucoup, enfin, vous avez compris le running gag) diverses choses. Dont, évidemment, pas mal de séries que l’on abordera dans un futur proche.

Il n’y a pas longtemps, j’ai repensé à mon Parrain. Mon Parrain, vous ne le connaissez probablement pas mais c’était un homme hors du commun. Un professeur d’italien taillé comme un menhir avec une calvitie à son sommet. Grand cinéphile, mélomane, amateur d’art et de sport, lui-même sportif à ses heures, c’était l’une des personnes les plus volubiles et les plus expertes dans la rhétorique que je connaisse. Quelqu’un capable de vous écouter pendant des heures, de se souvenir de l’un de vos souvenirs ou échanges plusieurs mois après et un des êtres les plus engagés que je connaisse. Lorsque je dis engagé, c’est au sens premier du terme: mon Parrain était syndiqué, impliqué dans un Parti, tractait sur les marchés, tenait des réunions, défendait ses pairs, ne laissait jamais mettre sur son passage – ou sur celui des autres- une injustice pouvant nuire à son activité professionnelle. Je sais, on va me dire que je ne suis pas très objectif à son égard. Peut-être. Mais je dis C’était car je me suis rappelé que cela allait faisait cinq ans qu’il nous avais quittés.

Cinq ans. Sur le coup, cela m’a fait sourire. Le temps d’un mandat. Je me suis justement demandé ce qu’il aurait pensé de cette campagne présidentielle qui, depuis, et j’en ai le sentiment, a aplati tout le monde. Pourtant, le Front Républicain et l’appel à repousser la peste brune dans ses retranchements rances et moisis du bulbe, c’était il y a quoi… deux mois ? Emmanuel Macron est devenu le nouveau Président de la République et notre bon pays est déjà passé à autre chose. C’est normal. La vie reprend son cours. On ne va pas s’empêcher de respirer, quand bien même tout notre paysage politique se recompose de manière totalement inédite pendant que Pujadas a été débouté du JT de 20 heures.

Non, là, tout est tellement étrange que je me surprends parfois à être éveillé. Tout reste à prévoir. Le pire comme le meilleur. Je ne parle pas là du simple jeu de chaises musicales auquel on a droit à chaque évènement de ce genre. De déshabiller Pierre pour habiller Paul en coulisses et de nous faire croire que ce que l’on voit sur la scène est un défilé pimpant tout ce qu’il y a de nouveau. Pendant que chacun surfe sur la nouvelle mode, et y va de la création de son petit mouvement personnel, Emmanuel Macron roule depuis belle lurette avec son gros bulldozer. A petite allure certes mais avec un seul objectif depuis le début de sa campagne: tout écraser sur son passage. Tranquille, pépère. Il est jeune, il a gagné, il fait ce qu’il veut désormais. Même créer un média à l’éloge de son propre mouvement. Et tout le monde le suit. Vu l’effervescence qui entourait l’annonce de son nouveau gouvernement, c’était comme si le reste de la planète n’existait plus.

Dire qu’au départ, en plus, c’est à peine si l’on en parlait de cette campagne présidentielle. Même le désistement d’Hollande ne fut pas pris comme un rebondissement inattendu mais comme un véritable pétard mouillé. Tout le monde s’en fichait carrément. Je me souviens tout juste d’une alerte Le Monde sur mon portable qui m’annonçait que Benoit Hamon se présentait à la primaire du PS. On aurait le droit à la traditionnelle petite guéguerre entre la droite et la gauche où chacun des camps appelleraient ironiquement, le temps voulu, au rassemblement des tous les Français. On connaissait le chanson. Que trop bien. Le premier et le second tour, c’était…pff, dans un an. Toute une vie. Les vieux beaux de la droite étaient convaincus de gagner les doigts dans le nez et préparaient déjà les selfies au pied du Champ de Mars. Tout ceci me paraissait au mieux inintéressant, prématuré au pire, alors que le début du spectacle avait commencé sans qu’on le réalise vraiment. C’était un peu comme si l’on avait zappé la première partie d’un concert: sans le faire exprès mais tout en se disant « Ce n’est pas grave, on n’est pas venu pour elle de toutes façons. »

J’aurais aimé savoir comment, toi, tu aurais vu les choses. Avant ce premier tour au démarrage aussi lent et ennuyeux qu’un vieux diesel souffreteux. On aurait probablement rit de la suite, de ces rebondissements forcés, soapesques, de ces déclarations fracassantes et tonitruantes où même le ridicule en a pris pour son grade. Ah ça, non, François Fillon ne s’est pas ménagé. Il nous a régalé d’une belle leçon de déni tout en s’empêtrant dans son propre mauvais rôle de triste sire. Mais lui, ça ce n’est pas le pire. Lui, on savait d’où il venait. On savait que le type était un brigand. Et ce qui lui est tombé sur le pif fut à l’image de l’ensemble: pathétiquement vrai. Que 20% de couillons aient voté pour cette imposture est assurément plus affligeant que les autres idiots qui continuent de donner de la voix pour que la fille Le Pen éructe sa bile à qui veut la boire.

Tu m’as manqué. Pendant cet entre-deux tours, si tendu, si conflictuel, si inaudible de toutes ces voix qui appelaient à l’unisson à voter contre. En oubliant de se poser la question de comment l’éviter ce fameux contre. Oui, je sais, je radote mais tu n’étais pas là. De manière générale, les éclairés ont manqué à l’appel. Peut-être étaient-ils tapis dans l’ombre, attendant patiemment que la tension se dissipe pour, enfin, oser prendre la parole et mettre un peu de recul dans cette pagaille d’humeurs et de discordes. Entre les éternels donneurs de leçons, les hésitants, les convaincus, les frontistes de tous bords, les calculateurs, les hypocrites, les naïfs, les utopistes, les rêveurs et les gens qui doutent, je te raconte pas le merdier dans lequel tout le monde se prenait les pieds. Et la tête surtout. Tu m’aurais sûrement dit que cette élection n’allait pas changer les choses et que cela se jouerait in fine dans la rue. Comme souvent. Sauf que les choses ont changé. Dans le dur. Pour la première fois depuis je suis électeur, je me suis retrouvé à être prisonnier de mes convictions. J’ai voté contre alors que j’étais parti pour tout envoyer balader. Toute cette mascarade qui, de toutes façons, ne considère pas les personnes qui ne votent pas, massivement, pour des raisons plus que justifiées ou celles qui mettent un bulletin blanc dans une enveloppe avec, peut-être, le sentiment de préserver un espace un tantinet vierge dans ce décor vicié.

Tu m’aurais dit que c’est une bonne chose de douter. Pour sûr que cela donne des cheveux blancs supplémentaires, quelques rides de plus sur un front fatigué et un double cerne bien noir serré au coin des yeux. Cela permet de ne pas se résigner. De remettre en cause les établis, les faux acquis, la bien-pensance. Ou ce drôle de régime qui, déjà, se fait sentir sur la pointe des pieds.