Le rapport de Brodeck – L’horreur est humaine

Mais les braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre qu’eux…
Georges Brassens, La mauvaise réputation

Il y a quelques jours, lorsque j’ai refermé le deuxième et dernier volume du Rapport de Brodeck par Manu Larcenet, j’ai pensé à deux choses. La première fut de me dire que ce second tome était encore plus dur que le précédent. La deuxième fut le souvenir de ce que m’avait rapporté une de mes connaissances dans un échange qui datait de la sortie du premier tome de cette grandiose adaptation. Je ne me souviens plus exactement de ses paroles mais cette connaissance m’avouait regretter la période où Manu Larcenet offrait au public des histoires moins noires. Pas plus légères, non, simplement moins pessimistes. A l’époque, j’avoue ne pas avoir totalement saisi ce que la personne avait voulu dire. Je m’étonnais même qu’elle tienne ce genre de propos au lieu de mettre davantage en exergue le virage artistique impressionnant qu’avait opéré l’auteur du Combat ordinaire depuis les quatre tomes de la série Blast.

(c) Dargaud
(c) Dargaud

Aujourd’hui, je comprends. Je comprends même parfaitement parce que – et cela ne m’était pas arrivé depuis longtemps, du moins avec une bande dessinée – il m’a bien fallu cinq minutes après la fin de ma lecture pour me ressaisir et rattraper le fil de mon quotidien. Cinq bonnes minutes pour atterrir, digérer le tout et reprendre mes esprits. Pourtant, j’étais déjà préparé. Le roman de Philippe Claudel, j’avais fini par le découvrir précisément en amont de la sortie du premier tome il y a de cela deux ans. A celles et ceux qui ne l’auraient pas encore lu (allez-y, il faut s’accrocher mais c’est un très bon livre), Le Rapport de Brodeck narre à la première personne le récit d’un homme, missionné par son village, retranscrivant avec toute sa palette de sentiments, ce qui s’est passé. Ce qui s’est passé ? Un meurtre. Tout bonnement. Celui d’un étranger venu rencontrer s’installer au village avec ses deux chevaux afin d’aspirer à la quiétude et au calme de ce coin isolé. Comme dans tout microcosme qui est bousculé par l’arrivée d’un étranger, le village va regarder l’Anderer (l’Autre en allemand) d’abord comme un objet de curiosité puis comme quelqu’un qui dérange. Et que l’on doit éliminer; le lecteur apprenant au fil des pages ce qui a poussé des villageois à la vie reculée à en venir à un acte aussi violent. Nous sommes au sortir de la Seconde Guerre Mondiale et autant vous dire que le contexte dans lequel se déroule l’histoire n’est, évidemment, pas anodin.

Je savais donc à quoi m’attendre et vers quoi je tendais. Il faut croire que mes défenses n’étaient pas assez solides face à ce deuxième tome terrassant. Terrassant à tous points de vue. Visuellement d’abord, avec ce format à l’italienne qui épouse parfaitement le silence de ces espaces, grands et isolés, auquel le noir et blanc confère un drapé sépulcral; même si, paradoxalement, ce n’est pas tant la maestria – et quelle maestria ! – dont fait preuve Larcenet à chaque planche qui domine. Si cette adaptation est terrassante, c’est parce que le dessinateur a réussi à saisir le sentiment de peur qui habite Brodeck. A faire toucher du doigt une forme de malaise et de gêne chez le lecteur, témoin malgré lui, lui aussi, qui se prend tout le sordide de cette affaire en plein estomac. Larcenet a soigné la cinématographie de ses planches, superposant des paysages à la majesté inquiétante, étrange et étouffante, avec un défilé de trognes en gros plans au mutisme dérangeant. Des trognes qui n’expriment aucun son mais qui disent évidemment tout. De cette différence de rythme et d’échelle se crée une ambiance terrifiante qui fait place nette à l’incident tabou. Car Brodeck n’est pas seulement le seul habitant lettré de cette communauté retirée, il est un survivant. Un rescapé des camps qui a vu l’horreur sous sa forme la plus impie jusqu’à en avoir les yeux crevés. Lui sait, mieux que quiconque, jusqu’où l’Homme est capable d’aller. Lui, qui est revenu d’un endroit construit pour y crever, sait que la morale n’est qu’un trait imaginaire vaguement tracé dans notre esprit. Une frontière fragile, virtuelle. Un château de cartes qui s’écroule vulgairement dès lors que le Mal en a décidé autrement. Et c’est bien le Mal qui, derrière la vérité se révélant au fil des pages, mène la danse de ce fait divers à la fois sordide, fascinant et tristement humain.

(c) DargaudLe Rapport de Brodeck (Dargaud, 2014, 2016)

Tomes 1 (L’Autre, 154 pages) et 2 (L’Indicible, 161 pages)
Prix indicatif: 22,50 euros

(c) photos : Dargaud