Ryan Adams – Americana oh well whatever

I never been to Vegas but I’ve gamble all my life

Oh my sweet Carolina (Heartbraker, 2000)

(c) Gabriel Green
(c) Gabriel Green

Honnêtement, si l’on me posait la question à un jeu télévisé ou lors d’une conversation tout ce qu’il y a de plus badine, je serais bien incapable d’affirmer quel est l’artiste le plus représentatif de la musique américaine. Aujourd’hui, là, maintenant, de nos jours. Quel est l’artiste le plus représentatif de la musique américaine de tous les temps serait un tantinet plus facile, quoique sujet à débat, même si l’on a souvent tendance à répondre à ce genre de question par ce que la raison – ou le paraître bienveillant- nous somme insidieusement de dire. Vous savez de quoi je parle. Ou de qui je parle. Certes, il fera bon répondre Bob Dylan, Johnny Cash, Bruce Springsteen ou n’importe quel monument au legs sacré et à la carrière démesurée. Certes, le monde se divisant en catégories bien distinctes, il existera toujours des personnes plus douées que d’autres. Des pionniers. Des personnes qui ont percé quelque chose à un moment où le reste du monde ronronnait en attendant qu’une brèche s’ouvre. Des personnes qui, en alliant génie et harmonie, ont saisi sur notes un moment de leur époque et ont su rester insaisissables.

Le génie se mesure-t-il ainsi et seulement ainsi ? Si l’on me posait également cette question, j’aurais tendance à répondre qu’un artiste est génial dès lors qu’il nous touche autant au cœur qu’à la tête. Innover c’est bien. Fédérer, me semble-t-il, est meilleur. Le truc avec Ryan Adams, c’est qu’il n’est pas un génie au sens où l’entendent les critiques. On ne peut pas non plus dire qu’il ait réellement innové ou fédéré en dehors des frontières outre-Atlantique mais il reste, assurément et objectivement, un vrai prodige. On ne traverse pas les années 2000 en publiant quinze albums en quinze ans sans avoir une once de savoir-faire. On ne publie pas, volontairement, un album de reprises de (l’insupportable, horripilante et ultra-formatée) Taylor Swift sans avoir une once de talent et de provocation. D’insolence aussi. Ryan Adams possède tout cela mais garde en lui cet amour de la pluralité, lui donnant la facilité de composer à peu près tout et n’importe quoi, du moment qu’une guitare ou un piano est à portée de main. C’est ça qui est fascinant chez ce gaillard chevelu: cette facilité de la composition. On pourrait croire que sur ces quinze disques, et autant de chansons dont certains mettent toute une vie à laborieusement accoucher, il y aurait beaucoup à jeter. Le pire, c’est que non. Bien sûr, on pourra reprocher à Adams de piocher dans les mêmes thèmes qu’à sa prime jeunesse. Et alors ? Bowie ne disait-il pas que « l’amour, la haine et la communication » étaient les seuls sujets qui méritaient d’être évoqués ? On en revient donc toujours aux fondamentaux. Et cela tombe bien : Adams est un romantique assumé. Il aime parler de ces gals qui lui volent des chemises après une douloureuse séparation. Il aime bien chanter le fait qu’il traine dans les bars tard le soir pour noyer son chagrin dans des litres d’alcools. A ce titre, je me souviens qu’un sticker idiot avait labellisé Heartbraker comme étant le disque acoustique que Kurt Cobain aurait fait s’il n’avait pas disparu. Une remarque plus imbécile que commerciale : malgré tout son extraordinaire talent, Cobain n’avait pas la même approche de la musique qu’Adams. Cobain était un frontal, sa musique -même en acoustique- était rêche. Belle dans sa rudesse blessée, virulente dans sa tristesse. Adams, lui, est un mélomane consenti. Il n’hésite pas à faire pleurer ses cordes s’il en estime le légitime besoin, aussi cliché que cela puisse parfois sonner.

Ryan Adams n’est peut-être pas l’artiste le plus représentatif de la musique américaine actuelle mais il est celui qui en saisit le mieux la richesse. Sans faire de distinction de niveau, de genre et de profondeur, tout en accomodant les variétés à sa propre sauce acoustique. Il suffit simplement d’écouter les trois premiers disques du bonhomme pour (re)découvrir toutes la palette amoureuse qui s’écoule de sa connaissance musicale. Sa prédilection penche évidemment du côté folk mais il n’est jamais contre une rythmique pop, fut-elle de mauvais goût (la preuve avec la chanson choisie en bas), un vieux blues des familles ou une country digne de ce nom, éloignée au plus loin de la mascarade que l’on connait tous. Il adore mettre en sourdine ses tourments sous un double album -réussi qui plus est- composée sur le seul schéma guitare-piano-batterie (1). Il adore s’encanailler dans un rock débraillé sorti droit d’une face B des Rolling Stones (2) ou faire un énorme pied de nez glam lorsque tout le monde l’attend retrouver ses partitions acoustiques (3). Ecouter Ryan Adams, c’est, en quelque sorte, remonter le courant musical de l’Histoire d’un type branché sur la variété instable de ses humeurs. Avec un peu de chance, on y trouve même une forme de résonance aussi bien mélomane qu’existentielle. Il est certain que découvrir pareil type à un moment clé de son existence (comprendre l’adolescence) pèse énormément dans la balance. On me rétorquera que c’est un point de vue passionnel, affectif plus que sensé, et qu’il ne fait jamais bon regarder en arrière pour continuer à écouter de la musique. Vrai. Et faux aussi. Parce que lorsqu’on arrive à rehausser le niveau de chansons au matériel d’origine médiocre, ce n’est même plus de l’exercice de style. C’est une forme de grâce.

Je l’aime, beaucoup, à la folie… par
Jeoffroy Vincent

RyanAdams1989cover1989 (2015, Pax Am Records). En écoute ici.

(1): Love is hell (2004, Lost Highway Records)
(2): Tina Toledo’s street walking blues (chanson issue de l’album Gold, 2001, Lost Highway Records
(3): Rock’n’roll (2003, Lost Highway Records).