Le cul entre deux tours

J’aurais du me douter que quelque chose de pourri allait arriver dimanche dernier. En ce jour électoral du premier tour, il y avait certes un joli cubi de rosé dans mon frigo mais pas assez de bières au frais pour me faire passer l’énorme pilule qui allait s’afficher sur mon écran. Et, honnêtement, posséder un téléviseur HD n’a rien arrangé. Car personne (j’entends par là des personnes ayant une noble et agréable notion de ce que doit être la vue) n’a envie de voir en haute dimension le sourire Colgate d’Emmanuel Macron accolé aux canines acérées de Marine Le Pen vous agresser les yeux.

Bon sang que je n’avais pas envie de revenir sous de pareilles auspices. Dieu sait que je me serais bien passé de cet article comme de ces effarants résultats. J’aurais préféré parler d’autre chose. Pleurer ou fêter autre chose mais, bon, il fallait que cela sorte. Et pas à l’emporte-pièce sous la forme d’un statut Facebook perdu au milieu des autres statuts globalement lapidaires, écrits souvent dans l’émotion, dans l’instant, sous l’impulsion du moment et de la réaction spontanée. Passionnée. Et en ce moment, après les résultats du dimanche soir, rien de ce que j’y lis ne me parait prendre en compte ce qui s’apparente, aujourd’hui, à un très mauvais reboot du 21 avril 2002. Parlons-en un peu d’ailleurs de Facebook. Je n’ai pas de compte Twitter mais je me doute que cela soit guère mieux (qui peut véritablement dialoguer à la seule base de 150 signes, sérieusement ?). Plus que la nouvelle édition du spectacle de Guignols auquel s’adonnaient tous les candidats (avec, il est vrai et selon les personnalités, plus ou moins de honte que de classe intellectuelle), ce ne furent pas les propos de nombre de mes contacts qui m’accablèrent le plus mais la forme, le style, le ton avec lesquels ils s’exprimèrent. Je ne m’attriste pas sur le fait que nous ayons des avis divergents mais que ces avis soient assénés comme des vérités inaltérables et inattaquables. Sans aucune entrée possible pour tenter de faire entendre un murmure contraire qui pourrait, éventuellement, ne pas être perçu comme une agression mais comme une envie de contredire, de débattre, d’échanger. Facebook a bien des qualités mais il n’entend pas la nuance, l’ironie, l’accentuation voire la distanciation. Échanger sur Facebook avec quelqu’un avec lequel on n’est pas forcément d’accord mais que l’on peut, malgré tout, entendre, c’est peine perdue. Ces dernières semaines, et a fortiori ces derniers jours, se rendre sur son mur d’actualité pour en prendre la température se résume à plonger dans un vortex de commentaires sans fin, aux raccourcis tous aussi culpabilisants, frontaux, brutaux les uns que les autres où chacun se dispute la pique qui fera le plus mouche. Cela n’est ni le lieu ni l’endroit. Et vous savez pourquoi ? Parce qu’il manque du rosé ou de la bière pour créer la ponctuation. La complicité. Le vécu, le ressenti, ce qui fait en somme que l’argumentation des uns et des autres peut se compléter, si ce n’est s’accorder. Bref, si Facebook prouve bel et bien une chose en ce moment, c’est que l’on n’a pas besoin des partis politiques pour s’écharper, on le fait très bien entre nous.

Il est certain que le cas de conscience touche tout le monde. Faut-il voter contre Marine Le Pen (et également contre ses convictions) ou alors faire le choix du non choix, celui de l’abstention ou du vote blanc afin de ne pas légitimer, ne serait-ce que d’une once de crédibilité, la victoire d’un homme qui est prêt à embrasser de toutes ses forces un libéralisme belliqueux et barbare ? J’entends plus que haut et fort le fait que l’on puisse donner sa voix contre Marine Le Pen. Récemment un proche me disait qu’il aurait honte d’être Français si le FN faisait un score à hauteur de 45%. Je le comprends mais, si on raisonne dans ce sens, doit-on alors dénigrer tous les Russes sous prétexte que Vladimir Poutine est au pouvoir ? Doit-on fustiger tous les Américains parce Donald Trump est président des États-Unis depuis une centaine de jours ? Peut-on tenir les Coréens du Nord responsables du régime totalitaire qui est porté par Kim Jong-un ? Bien sûr que non: les responsables ne se trouvent pas toujours aux endroits désignés.

Ce qu’évoque le FN dans l’imaginaire de ceux qui, moi compris, le rejettent ardemment (xénophobie, négationnisme, élitisme patriotique, censure, déni et rejet des acquis sociaux etc.) est un débat trop délicat, fragile et sensible. Pour beaucoup de mes proches (et je me doute qu’autour de vous c’est la même conversation qui doit se mener), il est impensable, inenvisageable d’opter pour une autre option. Selon elles, voter blanc ou s’abstenir serait pure folie. Une complète déraison. Votons contre, on verra ensuite. Parce qu’il faut absolument envoyer un message clair: celui du refus. Mais on doit comprendre également toutes les personnes qui ne veulent pas avoir les mains sales en mettant un bulletin pour l’homme qui a appuyé la loi El Khomri au plus fort de son impopularité. Un homme qui entend continuer son joyeux travail de sape sur, entre autres, le Code du Travail et légiférer par ordonnance en toutes impunités… Je vous laisse là le soin de méditer sur cette méthode on ne peut plus controversée et fortement révélatrice du grand danger qui nous attend également.

Dans cet entre deux tours tristement révélateur de ce système aux abois, je ne vous ferais pas la leçon. Ce n’est pas mon envie. Nous sommes -aux dernières nouvelles – en démocratie et cela n’est pas pour rien qu’il y a ce qu’on appelle un isoloir dans ce genre d’évènements. Sachez juste que mon sentiment depuis dimanche est qu’il n’y a que des perdants. Aucune perspective n’est joyeuse ou porteuse d’un semblant d’espoir. Certes, les regards sont déjà tournés vers les législatives qui seront et doivent être l’une des batailles à mener de manière farouche. Mais bon, je suis accablé. Fatigué. Ce n’est pas comme si on ne savait pas que l’ultra libéralisme tel qu’on nous l’impose aujourd’hui ne débouche pas sur le désespoir et un ravage sans nom de notre planète. Ce n’est pas comme si des écrivains, des cinéastes, des scénaristes ou des économistes de renom – des Ken Loach, des David Simon, des Ian Levinson, des Noam Chomsky la liste est longue- n’en avaient jamais fait mention. Il serait donc illusoire de penser que, si Emmanuel Macron devient le nouveau président, l’incendie civil qui embrase farouchement le pays sera terminé. Au contraire, et il n’y aura pas assez d’alcool pour nous aider à épancher notre soif et notre volonté d’éteindre l’autre brasier qui s’apprête à nous brûler les fesses. Qu’on le veuille ou non, qu’on l’ait à l’esprit ou pas, au risque de choquer dans mes propos, dans tout ce qui est relatif à l’exclusion, l’immigration, la culture, la santé, le travail, le logement ou l’éducation, le capitalisme ne fait aucune distinction de couleurs de peau.